Avant-propos
L’idée que la société serait de plus en plus individualiste n’est pas nouvelle. Les implications et la réalité de ce sentiment grandissant sont souvent un sujet dans les médias. Dans le texte “Éthique environnementale” nous avons entrevu la nécessité de composer avec le monde et les personnes qui nous entourent. Dans le texte “Travail et liberté” nous avons également mis en avant l’intérêt de construire des communautés sécurisantes et solidaires. Dans ce même texte nous avons aussi parlé de la liberté en explicitant notamment différentes définitions de celle-ci. La vision contemporaine hégémonique [majoritairement adoptée] de la liberté sera le point central pour ce texte.
Le terme libéralisme de nos jours est surtout utilisé pour parler de l’économie mais il ne s’y résume pas simplement. Le libéralisme a un passé complexe qui est fondamental au capitalisme et à nos sociétés modernes. Pour comprendre notre opposition au libéralisme il va falloir comprendre tout d’abord le poids, les contours et les enjeux de celui-ci. En effet, les idées au cœur du libéralisme sont, dès leur genèse, partiellement à l’origine des grands bouleversements sociaux et politiques. C’est le cas, par exemple, de la Révolution française de 1789, ou de la seconde révolution britannique qui a eu lieu environ un siècle avant. Ces premières réflexions vont évoluer par la suite en de nombreuses écoles de pensée et domaines. L’influence du libéralisme ainsi que son implémentation [mise en place et application des principes] va s’étendre et sera au cœur des luttes sociales des derniers siècles. C’est une notion qui a évolué avec le temps et avec les sociétés qu’elle a aidées à façonner. L’héritage de ses idées est au cœur de la majorité des apects de nos vies contemporaines. Ainsi, pour comprendre le poids du libéralisme il est nécéssaire de comprendre comment il s’est effectivement inscrit dans les événements de l’histoire et les fondations de nos sociétés.
Le libéralisme classique
Les idées fondatrices du libéralisme existent dans le débat philosophique, théologique et académique en général depuis probablement le fondement de ces disciplines. Néanmoins, à la fin du 17e siècle elles deviennent populaires dans un contexte d’instabilité politique et d’expansion des idées protestantes. La scission que le protestantisme va créer au 16e et 17e siècle va fournir une base théorique pour la naissance du libéralisme.1
Plusieurs des notions au cœur du libéralisme comme le droit naturel et le contrat social seront au cœur des discussions. Le droit naturel fait référence à l’idée que, en tant qu’être humain, nous avons des droits inhérents à notre existence. John Locke en propose trois principaux: droit à la vie et à fonder une famille, le droit à la liberté, et le droit à la propriété privée.3
C’est ainsi que pendant cette période se développera ce qu’on appelle le libéralisme classique (“Classical Liberalism” dans le monde anglophone). C’est une approche qui promeut la liberté individuelle, autrement dit la liberté de jouir de ses droits (souvent les droits naturels), et voit l’État ainsi que les institutions religieuses comme un obstacle de fait. Le libéralisme classique considère que nous sommes maîtres·sses de nous-mêmes et qu’il est souhaitable de déléguer certaines de nos libertés à un État qui a comme raison d’être leurs défense. Le libéralisme classique reste méfiant de l’État et préconise, dans une interpétation plus moderne de la Magna Carta5
La naissance d’un libéralisme économique
C’est au 18e siècle que ces idées appliquées à l’économie vont se démocratiser. Adam Smith notamment reprend les droits naturels de Locke en mettant en avant la primauté de l’individu sur lui-même. Autrement dit, le droit à chacun⸱e de poursuivre librement ses propres intérêts. À partir de ce constat, le libéralisme met en avant la liberté individuelle d’entreprendre, de produire, de contractualiser, et de faire du commerce. Ainsi ce qui est mis en avant c’est le bien-fondé de la concurrence, de la propriété privée et du libre-échange. Cette vision s’oppose de fait à la régulation par l’État de ces libertés et, plus généralement, à l’intervention de l’État dans la vie économique contrastant avec la vision marchande de l’époque qui était centrée juqu’alors sur l’alimentation des caisses de l’Etat. Le libéralisme économique s’oppose donc au protectionnisme étatique, notamment aux droits de douane empêchant la libre circulation des biens. Il ne faut pas plus omettre, ici non plus, le contexte historique dans lequel ces idées se développent. Au-delà d’un renouveau politique général la révolution industrielle bat son plein, c’est le début de l’expantion du capitalisme avec notamment la promesse de la prospérité dans un contexte colonial.
En se déployant dans l’économie, le libéralisme s’adosse à l’utilitarisme qui lui restera jusqu’à nos jours étroitement lié. Adam Smith, John Stuart Mill et Thomas Malthus font partie des penseur·euses de l’époque les plus influent·es de ces deux courants. Ces penseurs, moins rattachés aux valeurs humanistes se développant à l’époque, valorisent le libéralisme de par son efficacité perçue. Effectivement, l’utilitarisme et le libéralisme économique adhèrent à l’idée de Bernard Mandeville qui soutient que la recherche de l’intérêt individuel aboutit naturellement à l’intérêt collectif ou général. Adam Smith reprend notamment la provocation de Mandeville : “soyez aussi avides, égoïstes, dépensiers pour votre propre plaisir que vous pourrez l’être, car ainsi vous ferez le mieux que vous puissiez faire pour la prospérité de votre nation et le bonheur de vos concitoyens”6
Le nouveau libéralisme
À la fin du 19e siècle, la seconde révolution industrielle fait émerger des problèmes dans la vision libérale. En effet, la fin du 19e et le début du 20e voient apparaître des entreprises d’une ampleur inédite. La concurrence et le libre marché sont mis a mal par les monopoles de ces grandes entreprises comme Standard Oil de l’entrepreneur John Rockefeller, Krupp en Allemagne ou Schneider en France7
Le nouveau libéralisme, appelé aussi social-libéralisme, apparaît donc dans ce contexte comme alternative au marxisme et au communisme, mais peine à apporter des solutions. Il est devenue apparent que les qu’acteur·ices n’agissent ni rationnellemnt ni de façon indépendante, empêchant le marché de se réguler naturellement au travers du “bon sens” indivuelle empéchant l’atteinte d’un équilibre général - qui est le nom qui a été donné à l’idée qu’un équilibre est naturellement trouvé sur des marchés libres grâce à l’offre et la demande basé sur des acteur·ices indépendant·es. Des critiques se font donc entendre sur le libre-échange notamment dans le contexte impérialiste et colonial caractérisant le tournant entre le 19e et 20e siècle. Elles sont émises notamment par deux fondateurs du nouveau libéralisme : Leonard Trelawny Hobhouse et John Atkinson Hobson. L’une des solutions à ces problèmes va naître d’un autre penseur, qui a laissé l’une des plus grandes marques sur le nouveau libéralisme : John Keynes — laissant potentiellement croire que le prénom John était un prérequis pour être penseur du libéralisme — s’opposant notamment au libre-échange. La grande dépression de 1929 va ouvrir la voie à abandonner l’idée du libre-échange et du laisser-faire absolu sur les marchés économiques ainsi que l’idée selon laquelle toute offre crée sa propre demande, appelée en économie la loi de Say. Keynes va initier ce qui est parfois nommé la « révolution keynésienne » en proposant notamment le fait de privilégier l’action de l’État par un accroissement des dépenses publiques pour compenser les déséquilibres du marché. Le keynésianisme est encore au cœur de notre économie contemporaine et joue un rôle majeur. Le nouveau libéralisme par ailleurs entraînera la création d’institutions internationales comme l’ONU, le FMI, la Banque mondiale, et plus tard l’OMC.
La social-démocratie et le libéralisme contemporain
Le 20e siècle, marqué par les deux grandes guerres, la guerre froide, la Grande Dépression, la bombe atomique, ainsi que des atrocités comme les camps de concentration dont Auschwitz sera le paroxysme dans l’imaginaire collectif, fragilisant les promesses soutenant jusqu’alors le libéralisme qui ne convainc plus. Les années 1960 notamment seront caractérisées par une jeunesse contestataire rejetant ces récits. Le rejet d’un capitalisme moderne, vécu comme uniformisant, se mêle aux revendications libertaires et progressistes8
Le capitalisme ainsi que le projet libéral économique de l’époque qui le sous-tend se retrouvent ainsi confrontés à des attentes plus individualistes, allant de la liberté sexuelle9
Le terme de postmodernisme est parfois utilisé pour caractériser ce changement et cette évolution du capitalisme. C’est un terme qui ne fait pas consensus et qui est souvent contesté11.
Lacan, Althusser, Foucault, Derrida, Baudrillard et Sollers, des penseur·euses influent·es du 20e siècle, vont aider, parmi de nombreux·es autres, à façonner un libéralisme poststructuraliste critique du logocentrisme (centralité du rationnel), de l’impérialisme historique, du libéralisme classique et de l’essentialisme notamment en ce qui concerne la nature humaine. La philosophie de ces penseur·euses désignée comme la “French Theory” par le monde anglo-saxon, rejette les dualismes et les oppositions comme entre vrai et faux, société et individu, liberté et déterminisme, nature et culture, présence et absence, domination et soumission, masculin et féminin.13
La social-démocratie qui mélange libéralisme et progressisme devient le modèle à défendre à gauche qui, traditionnellement critique du capitalisme, se voit séduite par celui-ci et commence à défendre un keynésianisme social 14
- La gauche propose un discours de contestation du pouvoir traditionnel et un nouveau rapport aux objets. En retour, elle obtient la libéralisation des mœurs ainsi que quelques acquis sociaux.
- La droite met à disposition l’appareil de production technocratique16
16. La technocratie est un système politique et économique dans lequel les techniciens et les technocrates ont un pouvoir prédominant. [d’un pouvoir dépendant de, et structuré autour de la technique et des technologies] et étatique, les biens de consommation mondains et ceux liés à la société de loisirs. En échange, elle reçoit le détournement de la révolution technologique et scientifique au détriment des travailleur·euses, ainsi qu’une gestion des crises qui reconduit l’austérité, sous l’égide de la gauche.
Le libéralisme : définition et enjeux
Nous avons vu que le libéralisme façonne notre société depuis plusieurs siècles. Qu’il est au cœur de la politique moderne et de notre système économique. Le libéralisme aujourd’hui façonne le progressisme et, notamment en réaction, le conservatisme. Ce n’est pas un simple mythe sociétal mais un héritage infusé dans le fonctionnement des institutions, de la contestation, et plus généralement de notre société. Cette contextualisation historique montre le poids qu’a le libéralisme dans nos sociétés contemporaines. Le libéralisme a, certes, beaucoup évolué mais au final s’est reconnecté avec ses racines en rejetant récemment de nombreuses idéologies qui ont accompagné historiquement son expansion. De fait, nous pouvons ainsi définir le libéralisme comme suit:
Le libéralisme est une approche centrée sur la liberté individuelle, rejetant des cadres normatifs arbitraires comme la tradition ou la religion, en comptant sur la propension [tendance naturelle] des individus à agir dans l’intérêt général.
Cette définition est compatible avec chaque époque du libéralisme mais une définition un peu plus précise du libéralisme contemporain pourrait être celle-ci:
Le libéralisme est une approche centrée sur la liberté individuelle, rejetant tout cadre totalisant comme la religion ou la modernité, en comptant sur la propension des individus, plus ou moins rationnels, à agir dans l’intérêt général.
Cette dernière définition met en avant la méfiance du libéralisme contemporain à l’égard des cadres totalisants et non uniquement à l’égard des cadres normatifs considérés comme arbitraires. La nuance est importante car après tout, pour le contemporain, tout est arbitraire et subjectif; aucun cadre, aucun logiciel normatif n’échappe donc à cette caractéristique. La méfiance est donc à l’égard de tout cadre. Enfin, rappelons qu’au cœur du libéralisme se trouve une conception de la liberté, terme présent dans les définitions susmentionnées, centrée autour de l’absence de contrainte.
Critiques de l’individu autonome
Comme nous l’avons vu, le libéralisme puise certaines de ses sources dans le protestantisme. C’est donc sans surprise que nous retrouvons les premières critiques du libéralisme dans la tradition catholique. Les théologiens catholiques de l’époque s’opposent au libéralisme notamment à travers la critique de l’idée de l’atomicité de l’individu. En effet, comme nous l’avons vu, le libéralisme suppose que l’être humain est avant tout un sujet autonome. La critique catholique va se fonder sur leur conception de l’“homo socialis” qui remonte à Thomas d’Aquin, c’est-à-dire l’idée que l’être humain est par nature un être social. Autrement dit, l’individu ne peut être considéré seul car il s’inscrit toujours dans des relations, des groupes, et des communautés qui le façonnent. Penser, comme le fait le libéralisme, l’individu seul reviendrait à nier un aspect primordial de son existence.
Au cours du 19e siècle, les théologiens catholiques systématisent l’idée que la communauté est première et non simplement l’agrégat d’individus. De fait, pour ces penseurs, les communautés ne sont pas des constructions artificielles issues d’un contrat, mais préexistent et structurent l’existence individuelle. On retrouve cette vision dans les encycliques17
La critique catholique du libéralisme résonne avec d’autres penseur·euses de l’époque comme Hegel et Marx. Hegel partage le point de vue que l’individu est toujours pris dans un réseau de relations sociales, culturelles et institutionnelles. Il affirme que la liberté ne se réalise pas dans l’isolement mais au travers des institutions comme la famille et la société civile18
La sociologie naissante à la fin du 19e siècle, va appuyer ses idées notamment au travers du penseur Émile Durkheim 20
La science moderne tend également à remettre en question l’idée d’un individu autonome. En neurosciences, les recherches montrent que le cerveau humain est profondément social. Le principe de socialisation est maintenant consensuel, c’est-à-dire que nos interactions sociales influencent notre développement. Les travaux sur les neurones miroirs montrent cette propension au social. De manière plus négative, de multiples expériences démontrent que la pression sociale et les normes ont une influence considérable sur les individus. On peut penser aux expériences de Solomon Asch qui met en scène une expérience où l’on pose des questions aux participant·es. Ces dernier·es ne sont pas au courant qu’à côté d’elleux il y a des acteur·ices qui vont donner des réponses fausses. La majorité des participant·es, malgré l’évidence de la réponse, ont préféré s’aligner avec la réponse fausse répétée par les acteur·ices plutôt que de se distinguer du groupe. “La fabrication du consentement” de Noam Chomsky illustre comment les médias et les institutions façonnent les opinions individuelles. Henri Tajfel, quant à lui, suivi par de nombreux·ses autres psychologues, apporte un fondement scientifique à la théorie de Latour.
Les neurosciences — notamment dans les travaux qui concernent le libre arbitre — tendent à faire douter de la possibilité d’un individu autonome. La psychologie cognitive ainsi que les neurosciences montrent au travers de multiples études que nos processus mentaux, notamment les décisions, sont automatiques ou influencés par des facteurs inconscients internes et externes. À ce jour, le libre arbitre reste à être démontré scientifiquement même de manière restreinte comme le montre les travaux de Robert Sapolsky22
nos processus mentaux, notamment les décisions, sont automatiques et influencés par des facteurs inconscients, externes sans que nous nous en rendions compte
Critique du principe d’agrégation
Une autre critique majeure du libéralisme porte sur la manière avec laquelle il détermine si une action est souhaitable ou non. Pour ce faire, le libéralisme s’appuie sur, comme nous l’avons vu, l’utilitarisme et notamment le principe d’agrégation qui, pour le rappeler ici, est l’idée que la somme des intérêts individuels conduit à l’intérêt du groupe. Autrement dit, grâce à ce “calcul” il est possible d’évaluer le bien-être à partir d’une somme ou d’une moyenne des individus de ce groupe. Ainsi, si une action mène à la réduction de ce bien-être collectif c’est une action qui n’est pas souhaitable alors qu’au contraire si le bien-être collectif se voit augmenter par une action, cette dernière est souhaitable. Cette vision est contestée par de nombreux·ses penseur·euses qui soulignent que l’intérêt général n’est pas la simple addition des intérêts individuels. Par exemple, Amartya Sen, économiste et philosophe, soutient que la conception de l’intérêt général doit inclure la justice sociale et l’équité23
Le mathématicien John Forbes Nash va montrer les limites du principe d’agrégation. Il sera l’un des fondateurs du champ mathématique de la théorie des jeux, et va illustrer les limites du principe d’agrégation au travers d’une expérience de pensée célèbre appelée le dilemme du prisonnier. Dans cet exercice de pensée, deux prisonniers rationnels choisissent de trahir l’autre, conduisant à un résultat pire que s’ils avaient coopéré. La théorie des jeux va aborder la question des stratégies dans des situations similaires. Les situations où les intérêts des individus sont en conflit deviennent centrales à ce champ d’études. Effectivement, les intérêts contradictoires ne peuvent être palliés au travers du principe d’agrégation. Par exemple, si deux personnes convoitent la même ressource, elles ne peuvent pas toutes les deux l’obtenir. Le partage de cette ressource nécessite une médiation extérieure aux individus. Les stratégies étudiées dans la théorie des jeux24
Nous avons malheureusement de nombreux exemples, en plus de celui de la Grande Dépression, d’échecs moraux de la société libérale. C’est le cas notamment des politiques publiques qui, régulièrement, causent des préjudices significatifs à des populations. Par exemple, des projets de développement économique peuvent entraîner le déplacement de communautés, souvent autochtones, comme cela était le cas lors de la construction du barrage de la rivière de la Paix en Colombie-Britannique au Canada. Cela était le cas de nombreux grands projets hydroélectriques au Québec qui ont affecté les Innus et les Cris.25
Critique de la rationalité instrumentale
Nous avons également vu qu’au cœur du libéralisme il y a une conception particulière de la place de la raison. L’individu est vu comme un agent rationnel qui calculerait ses intérêts et qui prendrait de fait des décisions optimales pour lui-même. Nous venons de voir que cela ne mène pas obligatoirement à une situation désirable; mais concentrons-nous, quand même, sur ce principe de façon indépendante. Cette vision réduit les motivations individuelles à un calcul qui consiste à choisir les moyens les plus efficaces pour atteindre une fin donnée. C’est cette conception qui est largement critiquée par plusieurs philosophes et sociologues.
Max Horkheimer et Theodor Adorno affirment que cette vision conduit à une domination technocratique et à la marchandisation de toutes les sphères de la vie26
Cette critique rejoint les autres objections au concept d’individu autonome qui réduit l’être humain à un calculateur d’intérêt. L’individu n’est pas simplement un acteur économique (homo œconomicus) mais bel et bien un acteur social (homo socialis). La vision de l’homo œconomicus (simple acteur économique) reflète une vision de la liberté caractérisée par la possibilité de consommer et de maximiser ses préférences plutôt que de participer à la vie collective, de choisir ensemble et collectivement des fins souhaitables et consensuelles.
Critique de la social-démocratie
L’idée du libéralisme contemporain disant que l’individu est principalement un consommateur, est la source de nombreuses autres critiques. Michel Clouscard, que nous avons déjà cité, analyse ce capitalisme centré autour des désirs. Il décrit un capitalisme qui encourage la frivolité, la soumission des individus à leurs désirs et de ne pas chercher à les contrôler; rappelant l’idée de Mondeville et de Smith. Clouscard présente également un libéralisme capable d’absorber les marges27
Quelques alternatives au libéralisme dans la pensée contemporaine
Nous avons vu que le 20e siècle voit émerger de nombreuses critiques du libéralisme, mais peu de penseur·euses ont autant insisté que Cornelius Castoriadis sur la nécessité de dépasser l’idée d’un individu isolé et autonome. D’après Castoriadis, chaque société se fonde sur des représentations partagées qui donnent sens au monde : la nation, le progrès, la liberté, la rationalité.30
- L’hétéronomie : vivre sous des lois imposées de l’extérieur, qu’elles soient religieuses, étatiques ou idéologiques.
- L’autonomie : vivre sous des lois que l’on s’est données collectivement, en sachant qu’elles peuvent être transformées.
Castoriadis adhère donc à une définition de l’autonomie qui n’est pas l’indépendance individuelle mais la capacité d’un collectif à délibérer, décider et se réinventer collectivement. Elle implique une gouvernance où le pouvoir est révocable, où les institutions sont ouvertes à la critique, et où la liberté s’ancre dans la participation active aux décisions collectives. La liberté pour Castoriadis n’est pas tant l’individu et ses droits mais la capacité à créer collectivement (de manière horizontale). Cette vision rejoint les idées anarchistes d’autogestion, de démocratie directe et de fédération de communautés; elle voit la société non comme un marché d’intérêts concurrents mais comme un corps social dynamique, vivant, capable de se transformer et d’évoluer.
Un projet simmilaire est proposé par Ivan Illich31
Conclusion
Nous avons vu dans ce texte le poids du libéralisme dans nos sociétés occidentales. Le libéralisme est à la base de notre consommation, de notre vision axiologique [de ce qui est souhaitable ou non], ainsi que de notre manière de faire société. L’individualisme qui lui est cher est aliénant et dépolitisant. Nous avons dans le texte “Travail et Liberté” présenté une définition de la liberté qui rompt avec la tradition libérale et rejoint les aspirations des critiques du libéralisme comme Castoriadis. La vision que nous défendons est effectivement celle misant sur des êtres humains sociaux (homo socialis) faisant corps dans une entraide grâce à la délibération. Dans le texte “Anarcho-communisme” nous allons construire sur cette notion de liberté en expliquant que notre démarche anarchiste est justement construite autour de l’opposition au libéralisme. Par ailleurs, notre opposition à cette approche a des ramifications importantes dans notre manière de voir le collectif, de faire des réunions, la place du soin, et plus généralement dans la majorité de notre vision politique.
Ce texte permet également de mettre en lumière les incohérences du libéralisme au travers des critiques sur ses fondements. Le libéralisme a démontré empiriquement ses propres limites, qui ont aujourd’hui des explications théoriques données par de nombreux sociologues, mathématicien·nes, philosophes, économistes, etc. Rappelons et résumons les critiques ci-dessous:
- Contrairement à la vision libérale, l’individu n’est pas autonome (isolé) et ne peut être pris indépendamment des réalités sociales qui lui prééxistent.
- Le principe d’agrégation est un principe qui ne fonctionne pas : ni sur le plan empirique, ni sur le plan théorique. Il mène à une vision incapable de surmonter les intérêts contradictoires sans sacrifier une partie de la population.33
33. Ces deux premières critiques suffisent à invalider le libéralisme car elles contredisent ses notions les plus fondamentales. - La rationalité instrumentale réduit l’humain à un calculateur d’intérêt menant à une vision technocratique et marchande de la société.
- La social-démocratie libérale moderne, en focalisant l’individu sur la consommation, éparpille le sujet politique et neutralise de nombreux mouvements contestataires.
Pourtant, la culture libérale structure les luttes sociales contemporaines ainsi que le progressisme qui y est défendu. Que ce soit, pour citer quelques exemples, l’intersectionnalité ou l’antispécisme, ces approches, malgré leurs apports indéniables, peinent à se défaire du libéralisme, ce qui les condamne à pâtir des limites de ce dernier. Notre opposition au libéralisme n’est donc pas que d’ordre économique ou théorique sur le plan politique, mais une opposition aux logiques libérales présentes au sein de la politique contemporaine, qu’elle soit dominante ou contestataire.
Notes
- Voir L'Éthique protestante et l'Esprit du capitalisme, de Max Weber
- Voir Histoire de la laïcité en France de Jean Baubérot-Vincent
- Voir Traité du gouvernement civil de John Locke
- Voir Vers la paix perpétuelle de Emmanuel Kant
- La Magna Carta est un document juridique anglais de 1215 qui limite le pouvoir du roi et établit certains droits pour les sujets du royaume
- Voir La Richesse des nations de Adam Smith
- Voir https://www.lesechos.fr/idees-debats/leadership-management/1911-leclatement-de-lempire-rockefeller-1783594
- Le progressisme est un terme assez vague souvent opposé au conservatisme ou aux idéologies réactionanires. Elle est caractérisée par l’idée que l’époque moderne est plus souhaitable que les époques passées et que l’on évolue dans une direction souhaitable si l’on continue de chercher à faire des progrès sociaux - assez subjectifs de fait. Ce terme est énormément critiqué de par sa définition floue et de son instrumentalisation en conséquence mais il est utilisé dans de nombreux contextes pour se démarquer des mouvement réactionnaires et conservateurs (termes souvent utilisés comme des repoussoirs)
- Exemplifié par le mouvement contestaire provo au Pays-Bas
- Voir Clouscard, Capitalisme de la séduction
- Nous l’utilisons ici non comme une critique de valeur ou de morale mais plutôt comme un concept descriptif. Nous ne prétendons pas non plus que le postmodernisme est une école de pensée ou une philosophie bien définie contrairement au poststructuralisme par exemple.
- Voir Le Postmodernisme ou la logique culturelle du capitalisme tardif de Fredric Jameson
- French Theory de François Cusset et De la grammatologie de Jacques Derrida
- Voir Les trois mondes de l'État-providence: Essai sur le capitalisme moderne de Gosta Esping-Andersen
- Le maccarthysme est une chasse répressive aux communistes et à la gauche aux Etats-Unis survenue au début des années 1950.
- La technocratie est un système politique et économique dans lequel les techniciens et les technocrates ont un pouvoir prédominant.
- Une encyclique est une lettre adressée par un ou des évêque(s) à tous les évêques d’une région ou du monde, à l’ensemble des fidèles, ou au monde entier.
- Voir La philosophie du droit de Hegel
- Voir Les Thèses sur Feuerbach de Karl Marx
- De la division du travail social et Les règles de la méthode sociologique de Émile Durkheim
- Voir Les nouvelles approches sociologiques des organisations de Henri Amblard
- Voir Determined et Behave: The Biology of Humans at Our Best and Worst de Robert Sapolsky
- Voir La démocratie des autres de Amartya Sen
- Voir Game Theory: Analysis of Conflict de Roger B. Myerson
- Voir Les aménagements hydroélectriques du Québec : le renouveau des grands projets de Frédéric Lasserre
- Voir La Dialectique de la raison (1944) de Max Horkheimer et Theodor W. Adorno
- Cette idée part d’une conception du social comme composé du centre et de sa périphérie avec des dynamiques entre les deux comme l’intégration, l’exclusion et d’autres encore. Comme dualismes, on peut noter par exemple, l’industrie musicale et les artistes de rue, l’Etat et les personnes en grande précarité, la citoyenneté et la contestation, la norme hétérosexuelle et les autres formes de sexualité, etc.
- Voir Le capitalisme de la séduction de Michel Clouscard et Les mirages de la frivolité. Le sociologue français Michel Clouscard analysait, dans un pamphlet inspiré, les fondements culturels de la sociale-démocratie libertaire de Kenza Sifroui
- Voir The Illusions of Postmodernism de Terry Eagleton, The Condition of Postmodernity: An Enquiry into the Origins of Cultural Change de David Harvey et Post-Modernity and Revolution de Alex Callinicos
- Voir L'institution imaginaire de la société de Cornelius Castoriadis
- Voir La convivialité de Ivan Illich
- Lewis Mumford distingue deux grands types de techniques : la technique démocratique, fondée sur l’autonomie, la créativité et l’échelle humaine, et la technique autoritaire, centralisée, coercitive et tournée vers des grands systèmes hiérarchiques
- Ces deux premières critiques suffisent à invalider le libéralisme car elles contredisent ses notions les plus fondamentales.