Notre pouvoir d'agir

1. Introduction

Dans le texte “conditions humaines” nous avons dépeint notre vision de ce que cela voulait dire pour nous d’exister dans la société et dans le monde contemporain. Nous n’avons pas présenté une vision reluisante de cette existence. Dans nos autres textes nous avons complété ces constats en mettant en avant les injustices et rapports de domination que notre société entretient ; parce que la société dépend et a été fondée sur ses rapports de forces. Nous avons abordé également, dans le texte sur le libéralisme ainsi que sur le matérialisme et la spiritualité, les mécanismes dépolitisants d’un système qui rend la convivialité, soit le vivre ensemble, difficile à construire au-delà de groupes superficiels.

Il est donc facile de se dire qu’il faut essayer de changer les choses. Qu’il faut se battre pour plus de justice, militer contre ces rapports de domination, de construire des alternatives et de les propager ensuite ou de lutter contre les effets et les conséquences d’un système prédateur et cynique. L’approche quasi suicidaire de notre civilisation moderne amène même à considérer qu’il est nécessaire de lutter contre notre propre annihilation. Le sujet de ce texte est donc d’apporter une analyse et les fondements théoriques autour de notre capacité collective et individuelle à agir pour changer les choses. Après un tour d’horizon des différents repertoires d’action, nous nous pencherons sur les enjeux de la construction d’alternatives solidaires collectives.

De nombreuses personnes sont engagées à combattre pour diverses causes. Ces personnes sont souvent désignées par le terme de militant·es et plus rarement d’activistes, qui nous vient plutôt du monde anglophone. Le militantisme prend des formes très variées. Un·e militant·e est autant une personne au sein d’un parti politique agissant dans une campagne électorale qu’une personne sur un navire aidant des cétacés mis en danger par des filets de pêche fantôme [filets de pêche abandonnés en mer]. Le/la militant·e, c’est autant une personne cherchant à changer une loi par la voie juridique qu’un individu sabotant un conduit de pétrole ou de gaz en défense d’une région autochtone. Le militantisme peut être résumé à une volonté et un engagement d’amener des changements à une situation jugée non souhaitable.

Il semble donc exister de multiples moyens d’action et d’outils pour agir. Malheureusement il ne suffit pas d’agir seul·e sur un de ces leviers pour amener du changement conséquent. Il ne suffit pas d’énoncer une stratégie ou une tactique pour que celle-ci soit efficace. Que ce soit au travers d’un réformisme [amener des changements en réformant la loi ou le fonctionnement d’une institution], d’une révolution armée, ou d’une stratégie de désobéissance civile cherchant à développer un rapport de force avec une multinationale, il faut faire face à de nombreux défis ; certains transversaux à toutes ces approches.

Avant de présenter l’analyse que nous partageons au Mallouestan, nous allons partager les outils d’analyse que nous utilisons pour comprendre les mouvements militants et contestataires. Des personnes de notre collectif ont été engagées dans des mouvements militants de différentes natures et à différents niveaux. Ce texte a entre autres pour but d’expliquer pourquoi, malgré un engagement militant frontal passé (par exemple: lutte écologique, animaliste, anti-chasse), nous nous concentrons sur une échelle d’action plus locale, plus modeste, et plus concrète. Nous justifierons dans ce texte le choix d’un cadre militant qui nous semble être le plus viable et souhaitable. Nous délaissons un engagement militant plus frontal car nous l’estimons inefficace. La partie 3 et 4 de ce texte s’attachera à la démonstration de cette inefficacité. Tandis que la fin du texte nous permettra d’approfondir notre vision d’une approche plus locale combinant collectif et autonomie. C’est bien sur l’articulation de ces deux derniers points, collectif et autonomie, que nous insisterons car nous la considérons comme la clef de voute nécessaire pour péréniser les mouvements militants. Pour autant, nous sommes conscient·es que cette position n’est pas sans heurter les convictions de certain·es militant·es, mais nous espérons que les outils d’analyse que nous allons présenter permettront de mieux comprendre notre positionnement et de l’apprécier à sa juste valeur.

2. Outils théoriques

Dans cette partie nous allons définir et présenter différentes notions, ou concepts, permettant d’analyser ainsi que de décrire les espaces militants et contestataires. Ces outils sont utiles au delà de notre perspective. Ces outils sont issus de la sociologie des mouvements contestataires, de penseur·euses/militant·es comme Gramsci et d’auteur·euses/chercheur·euses comme Charles Tilly. Nous mobiliserons ces outils dans les parties suivantes pour étayer notre propos.

2a. Stratégie vs tactique

Commençons par éclaircir la distinction que nous faisons entre stratégie et tactique. La stratégie est un plan d’action global cherchant, dans le cas du militantisme, à amener les changements souhaités. Elle se compose d’objectifs, de tactiques, de temporalité et plus généralement d’un cadre. La tactique, quant à elle, est un outil qui peut être utilisé dans le cadre d’une stratégie. Par exemple une manifestation est une tactique qui peut s’inscrire dans une stratégie plus globale qui, au travers de multiples manifestations et d’autres tactiques comme la grève, cherche à faire pression sur un gouvernement. La stratégie correspond à la vue globale, le fait de mettre en œuvre les manifestations et les grèves à des moments spécifiques, comme juste avant Noël, en mobilisant des ressources particulières, le personnel des raffineries, pour répondre à des objectifs clairs comme la défense d’acquis sociaux. Une tactique peut et est souvent partagée par différentes stratégies. En effet, l’outil qui est la manifestation est utilisé autant par les gilets jaunes que par des collectifs féministes de droite comme Némésis. Pourtant les objectifs de ces collectifs sont fondamentalement différents. Ainsi leur stratégie est différente même si elle partage de nombreux moyens d’action, autrement dit des tactiques.

On va donc parler de répertoire d’action1 1. Voir Régimes et répertoires de Charles Tilly pour désigner un ensemble de tactiques. Par exemple, le répertoire d’action des gilets jaunes comprend des manifestations, des blocages de routes, des occupations de ronds-points, des actions de désobéissance civile, etc. Il y a plusieurs types de répertoire d’action :

  1. Répertoires conventionnels (de l’anglais : “conventional repertoires”): Ce sont les actions acceptées par l’État et intégrées dans les normes politiques. Ce sont les formes d’action institutionnalisées, légitimes et attendues dans un régime donné. Exemples : pétitions, plaidoyer, campagnes électorales, participation aux consultations publiques, manifestations déclarées
  2. Répertoires perturbateurs (de l’anglais : “disruptive repertoires”): Ce sont les actions qui perturbent l’ordre normal, sans nécessairement violer la loi. Elles créent un coût pour l’adversaire ou pour les institutions. Exemples : grèves, blocages, occupations, sit‑ins, désobéissance civile non violente
  3. Répertoires transgressifs (de l’anglais: “transgressive repertoires”): Ce sont les actions qui dépassent les limites légales ou normatives, sans aller jusqu’à la violence physique. Elles franchissent une ligne juridique ou normative, mais sans violence physique directe. Exemples : sabotage matériel léger, intrusions, actions clandestines, occupations illégales, blocages non déclarés
  4. Répertoires violents (de l’anglais: “violent repertoires”): Ce sont les actions impliquant dommages physiques, menaces, ou destruction ciblée. Elles impliquent une atteinte à l’intégrité physique ou une violence matérielle majeure. Exemples : sabotage lourd, affrontements, guérilla, terrorisme, insurrection armée.

Ci dessous une synthèse de ces différents répertoires d’action, avec leurs objectifs stratégiques, avantages et limites :

Répertoire Objectif stratégique Avantages Limites
Conventionnel Influencer les institutions par des moyens reconnus et légitimes. Forte légitimité publique ; faible répression ; accès aux décideurs ; stabilité. Faible capacité de rupture ; filtrage institutionnel ; asymétrie de ressources ; lenteur des réformes.
Perturbateur Créer un coût économique, politique ou symbolique pour forcer une négociation. Forte visibilité ; pression directe ; mobilisation large ; capacité de blocage. Dépendance à la tolérance policière ; risque de délégitimation ; fatigue militante ; criminalisation possible.
Transgressif Rompre les règles pour imposer un débat ou contourner les blocages institutionnels. Capacité de rupture élevée ; visibilité médiatique ; contournement des cadres légaux. Isolement du mouvement ; répression accrue ; surveillance ; difficulté à maintenir une image positive.
Violent Imposer un coût direct par la force lorsque les institutions sont fermées ou hostiles. Capacité de contrainte maximale ; efficacité dans contextes de domination extrême. Perte de légitimité ; répression massive ; fragmentation interne ; spirale violence–répression ; difficulté à convertir la violence en gains politiques.

2b. Militantisme proactif vs réactif

La première manière d’aborder une stratégie est de se poser la question de l’échelle des changements qu’elle souhaite amener. Est-ce qu’elle souhaite apporter des changements à l’échelle structurelle ? Est-ce qu’elle change le fonctionnement d’une institution, des lois, ou d’une approche culturelle au niveau sociétal ? Si la réponse à cette question est oui il s’agit d’une stratégie et d’un militantisme qui peut être décrit comme proactif. Si la réponse est non et que les objectifs de la stratégie sont plutôt d’aider des personnes qui sont victimes d’injustice sociale, de lutter contre les conséquences d’un aspect non souhaitable de notre société nous allons parler de militantisme réactif. Dans le cas de défendre un acquis social par exemple de maintenir l’âge de retraite à un certain âge c’est une approche réactive, nous n’avons pas de changement, nous défendons nos droits. Dans le cas où nous souhaitons changer la loi pour faire évoluer nos droits, nous sommes dans une approche proactive. Il n’est pas ici question de comparer ces deux natures entre elles et d’en valoriser une aux dépens de l’autre, mais de simplement créer un outil descriptif. Prenons quelques exemples pour mieux illustrer ce dualisme :

  • Une Z.A.D est principalement réactive, et n’a pas d’objectif à long terme une fois qu’un projet est annulé. Ce n’est pas pour autant que rien de proactif ne naît dans ces espaces.
  • Un mouvement écologiste comme Extinction Rebellion cherche à changer, au niveau de plusieurs pays, la législation, la gouvernance, et l’intérêt porté au dérèglement climatique. Ce mouvement est donc principalement proactif, malgré des actions défensives/réactives sur le terrain (souvent en partenariat avec d’autres associations). Mais la stratégie de XR de bloquer les routes (tactique) et de sit-ins (tactique) a comme objectif d’établir un rapport de force avec les corporations et avec l’Etat.
  • Un sanctuaire pour animaux est réactif, car il cherche à protéger quelques individus.
  • Un mouvement qui mène des bloquages d’abattoirs comme ce que fait 269 Libération Animale cherche à créer un rapport de force avec l’Etat et les entreprises d’exploitation animale. C’est un mouvement dont on peut dire que la stratégie est principalement proactive.

L’aspect violent d’une tactique dans une stratégie ne rend pas, pour autant, cette stratégie proactive. Une stratégie réactive peut utiliser des tactiques violentes comme dans le cas des résistances contre la colonisation. Une stratégie proactive peut utiliser des tactiques non coercitives et non violentes notamment quand elle cherche à amener ses changements au travers de l’éducation ou de la sensibilisation.

2c. Guerre de position et guerre de mouvement

En s’inspirant du vocabulaire militaire et dans le contexte de l’après-Première Guerre mondiale, Gramsci distingue la guerre de position de la guerre de mouvement2 2. Gramsci décrit cette distinction dans ses carnets de prison. Pour lui, la guerre de mouvement se caractérise par une action frontale, souvent insurrectionnelle. Elle s’inspire de la tactique militaire où l’on cherche à percer les lignes ennemies par une attaque soudaine et décisive. Gramsci a en tête l’exemple de la prise de pouvoir par la force des bolcheviks en 1917. Il ne croit cependant pas en cette stratégie dans le cadre du contexte occidental dans lequel il se trouve (l’Italie). En effet, selon lui, la révolution de 1917 doit sa réussite au fait que le pouvoir en place était faible, contrairement aux institutions et idéologies occidentales, elles ne possédait pas une influence suffisante ; Gramsci parlerait de l’absence d’hégémonie. Il préconise donc la guerre de position. Autrement dit, la guerre de position est le fait de propager une vision et un rapport au monde dans la population ou, dans certains cas, en position de faiblesse, de maintenir des bribes ou des éléments de cette vision dans le sens commun.

Pour comprendre cette notion, il faut en présenter d’autres, notamment les concepts de sens commun et d’hégémonie, que Gramsci a développés. Selon lui, certain·es acteur·ices de la société produisent des connaissances ou jouent un rôle dans leur transmission : il les appelle les intellectuel·les. Ces acteur·ices participent à l’élaboration d’un prisme collectif partagé à travers lequel nous abordons et concevons le monde — ce que Gramsci appelle le sens commun. Celui-ci est un mélange d’idées, de croyances, de préjugés et de valeurs que les individu·es ont adopté·es. Il est le produit, notamment, de la culture et de l’éducation.

L’hégémonie culturelle est la vision du monde qui s’impose comme “normale” dans ce sens commun. Elle correspond souvent à la vision souhaitée par la classe dominante. Autrement dit, les idées de la classe dominante deviennent les idées “évidentes” ou “naturelles” pour tout le monde, y compris pour les classes dominées. Dans ce cas, Gramsci dirait que la classe dominante détient l’hégémonie culturelle.

Attention : le concept d’hégémonie culturelle est fréquemment employé, parfois instrumentalisé, mais il ne constitue qu’une composante de l’hégémonie selon Gramsci. Ce dernier y ajoute notamment l’hégémonie morale ou l’hégémonie intellectuelle. La culture étant un outil puissant pour façonner de nombreuses autres formes d’hégémonie, elle reste un élément crucial.

Mais l’hégémonie peut aussi être le fait d’un autre groupe que celui des dominant·es. Dans ce cas, pour Gramsci, il est possible de renverser le groupe en place. L’absence d’hégémonie pour les groupes révolutionnaires explique, selon lui, pourquoi les révolutions socialistes prévues par Marx n’ont pas eu lieu dans les sociétés capitalistes avancées : les travailleuse·eurs y ont intégré les valeurs de la bourgeoisie, au point de ne plus remettre en cause l’ordre établi. Gramsci appelle donc les communistes à construire leur propre hégémonie, sans laquelle iels ne peuvent espérer l’emporter. En d’autres termes, pour lui, le prérequis à la victoire politique est que les prolétaires aient intégré, dans leur vision du monde, un rapport et des valeurs marxistes. Cet effort militant à l’égard de l’hégémonie constitue le terrain de ce qu’il appelle la guerre de position.

2d. Quadrant Gramscien

Nous pouvons combiner ces concepts avec les notions de proactif et de réactif pour obtenir une grille d’analyse riche du militantisme :

  Proactif Réactif
Guerre de position Atteindre l’hégémonie ou y tendre, changer l’axiologie [les valeurs/ce qui est souhaitable ou non] structurelle Maintenir dans le sens commun des valeurs chères
Guerre de mouvement Révolution, renversement d’une oppression structurelle par la coercition Zone à défendre, Stratégie de blocage de mines..

2e. Atteinte de l’hégémonie

Pour qu’une lutte de type proactif soit efficace, il faut qu’elle puisse créer un rapport de force avec ses ennemi·es, et ensuite le faire perdurer suffisamment longtemps. Pour maintenir ce rapport de force, il est nécessaire d’obtenir une hégémonie suffisante. Cela peut être accompli par deux grandes méthodes. La première est d’obtenir l’hégémonie avant la prise de pouvoir, permettant ainsi de justifier la prise de pouvoir par la suite. La deuxième est de prendre le pouvoir et ensuite de développer l’hégémonie suffisamment rapidement. Il faut noter que, dans ce deuxième cas, il faut préalablement à la prise de pouvoir une masse critique, soit un nombre suffisant de personnes adhérant à ces objectifs, pour réussir à obtenir et maintenir le pouvoir malgré l’absence d’hégémonie (incluant les membres de son mouvement et les personnes non membres mais suffisamment convaincues).

Phases Hégémonie avant la prise de pouvoir Hégémonie après la prise de pouvoir
Phase 1 Obtenir l’hégémonie Obtenir une masse critique suffisante
Phase 2 Amener les changements, de façon probablement plus douce Imposer des changements de façon probablement coercitive
Phase 3 Faire perdurer les changements Installation/obtention de l’hégémonie
Phase 4 - - - - - Faire perdurer les changements

La phase 3 et 4 sont nécessaires si et tant qu’il y a risque de retour en arrière. Autrement dit, si les changements sont fragiles et peuvent être annulés par un changement de régime ou de politique.

L’exemple de Mao Zedong peut illustrer la deuxième colonne. Effectivement, Mao Zedong a pris le pouvoir en 1949 sans avoir l’hégémonie. Il a ensuite mis en place des changements structurels et politiques. C’est grâce au fait qu’il a réussi à installer l’hégémonie de son parti et de ses idées après sa prise de pouvoir; notamment dans ce qui est appelé la Révolution culturelle; qu’il a fait perdurer son pouvoir.

2f. La théorie des mouvements politiques contestataires

En sociologie politique, la théorie des mouvements politiques contestataires3 3. Voir Dynamics of Contention de McAdam, Tarrow et Tilly est un des cadres d’analyse les plus utilisés pour comprendre les dynamiques des mouvements sociaux et politiques qui cherchent à contester l’ordre établi et amener des changements sociaux. Cette théorie, se basant sur la théorie des structures d’opportunités politiques (P.O.S. en anglais), met en lumière les différents éléments qui composent un mouvement contestataire et les interactions entre ces éléments. Elle se fonde sur une analyse des stratégies et de leur mise en œuvre en utilisant 8 concepts fondamentaux:

  1. Structures de mobilisation : Les ressources nécessaires au mouvement: réseaux, associations, collectifs, compétences, argent, lieux, infrastructures.
  2. Opportunités politiques : Les moments et situations où le contexte externe devient plus favorable : divisions entre élites, baisse de la répression, soutien d’alliés, crise institutionnelle.
  3. Processus de cadrage : la vision, l’idéologie ou l’axiologie du mouvement : définir un problème, désigner un responsable, proposer une solution, motiver à agir.
  4. Répertoires d’action : L’ensemble des tactiques et formes d’action utilisées
  5. Dynamiques d’interaction : Le jeu d’action-réaction entre mouvements, contre‑mouvements, État, police, médias : escalade, négociation, répression, adaptation. La partie dynamique et évolutive du mouvement.
  6. Stratégie de diffusion: La manière dont les tactiques, slogans, idées ou formes d’action se propagent d’un groupe à l’autre. Comment la culture militante du mouvement se développe et se transmet.
  7. Polarisation / alignement : Comment le mouvement se positionne par rapport aux autres acteurs et comment il compose avec eux. Cela englobe également la formation d’alliances, les scissions internes, et la gestion d’un positionnement différent (peut être pas apprécié) au sein d’un paysage militant.
  8. Mécanismes de transformation : L’évolution du mouvement dans le temps.

Une stratégie est certes une vue globale mais elle doit être construite de manière diligente et se doit d’être le moins que possible hors sol. Une stratégie doit donc prendre en compte ces éléments pour espérer amener les changements souhaités. Il ne suffit pas d’avoir une bonne idée ou de bonnes tactiques, il faut aussi être capable de mobiliser les ressources nécessaires, de saisir les opportunités politiques, de construire un cadrage efficace, de gérer les interactions avec les autres acteurs, de diffuser ses idées et ses pratiques, de se positionner stratégiquement, et d’évoluer dans le temps.

Malheureusement, de nombreux mouvements militants font fi de ces éléments. Beaucoup de collectifs s’embourbent dans des stratégies qui deviennent presque exclusivement composées d’objectifs et d’idées (processus de cadrage) ainsi que de modes d’actions (répertoires d’action). Sans indicateur permettant de juger l’efficacité ou de plan de sortie, certains collectifs continuent inlassablement un mode d’action cherchant à atteindre un objectif. Inefficace, ils se retrouvent à gaspiller malgré eux des efforts et des ressources militantes.

Prenons un mouvement militant comme exemple, qui a comme objectif d’arrêter l’industrie avec comme tactiques la sensibilisation, l’éducation ainsi que des actions symboliques. Ce répertoire d’actions a aussi pour but de mener une guerre culturelle qui pourra notamment légitimer par ailleurs des guerres de mouvement moins légales opposées à l’industrie. Il est identifié qu’il faut développer un ensemble de groupes locaux, de louer des locaux/bureaux dans des grandes villes, ainsi qu’un ensemble de ressources humaines et matérielles notamment des personnes avec des compétences dans la communication. Ce mouvement a donc réfléchi aux structures de mobilisation. Le collectif a réfléchi aux moyens de former les nouveaux militant·es et organise des moments de transmission entre les groupes locaux. Le collectif a ainsi travaillé sur la question de la stratégie de diffusion. La stratégie ne peut être viable si il existe un “management” toxique, l’absence d’outils de convivialité ou d’outils de fédération efficaces. Si les personnes que l’on envisage de recruter sont peu compétentes et mèneront probablement à ce qui vient juste d’être explicité, la stratégie n’est pas crédible et a peu de chance de succès. Par ailleurs ce collectif a identifié de nombreuses occasions pour faire valoir un discours antagoniste à l’industrie, notamment lors de la sortie de rapports alarmants sur l’impact de l’intelligence artificielle ainsi que les divers scandales autour de l’industrie. Il a ainsi identifié des opportunités politiques. Ce mouvement se lance et se développe. Il se heurte à une forte opposition de la part de collectifs et de militant·es qui ne partagent pas les mêmes valeurs. Il ignore ce point de friction et continue à mener ses actions. Le recrutement devient de plus en plus difficile et il est nécessaire de recadrer pour mieux mobiliser. Une scission interne survient et le mouvement se divise en deux. N’ayant pas d’alliés pour faire face à cette crise, le mouvement qui avait comme rempart son unité apparente se retrouve affaibli.

L’exemple ci-dessus est inspiré de plusieurs mouvements militants qui ont connu des difficultés similaires. Une erreur d’analyse ou d’anticipation des dynamiques d’interaction peut être fatale pour un mouvement. L’absence de prise en compte de la question de la polarisation/alignement peut aussi être un facteur d’échec. Maintenant que nous sommes outillés conceptuellement pour analyser les stratégies militantes, il est temps de se pencher sur les différentes stratégies et leurs limites. Nous allons commencer avec les stratégies portant des répertoires d’actions conventionnels.

3. Concepts stratégiques

Après ce tour d’horizon conceptuel nous sommes mieux outillé·es pour analyser les dynamiques militantes et contestataires. Dans cette partie nous allons donc appliquer ces outils aux dynamiques réelles ou envisagées au sein du militantisme contemporain. Ainsi nous allons faire apparaître différents problèmes, dangers et limitations dans ces espaces de contestations.

3a. La question de la culture et de la guerre culturelle

Les stratégies de guerre culturelle doivent donc être évaluées à l’aune des outils évoqués ci-dessus. Rappelons que la guerre culturelle est le fait de normaliser des valeurs et de faire accepter des idées en vue d’amener des changements. Cette guerre culturelle est d’actualité où l’empire médiatique de Bolloré inquiète sur son influence et sa capacité à agir sur le sens commun [notion de Gramsci vue plus haut]. Des médias cherchent à résister comme Blast, le Canard Réfractaire, ou encore Radio Nova. Cette dernière est portée par le groupe Combat dont le nom fait référence explicitement à cette guerre culturelle. Les associations comme l214 cherchent aussi, au travers de l’information et de la sensibilisation, à inscrire dans l’hégémonie les valeurs qui leur sont chères.

Dans les milieux militants, il y a de nombreux documentaristes, cinéastes ou d’autres artistes4 4. Les études montrent que l'impact principal de ces artistes est très faible car le contenu reste dans un entre-soi et un public déjà converti. Voir Out of the Theaters and Into the Streets. de David Whiteman cherchant également à participer à cette guerre culturelle. Au travers des réseaux sociaux, des plateformes de diffusion, et souvent au travers du système marchand, ils/elles cherchent à peser dans la guerre culturelle. Ces acteur·ices culturel·les même si ils/elles ne se definierait pas comme militant·es, souhaitent néanmoins amener des changements. Ce sont des dynamiques militantes que nous pouvons analyser comme tels. Ces acteurs ont des objectifs (processus de cadrage): inscrire autant que possible les valeurs qu’iels portent dans le sens commun, soit dans la culture hégémonique. Ils/elles ont également un ensemble de tactiques (un répertoire d’actions) constitué notamment de: sensibilisation et d’éducation. Les processus de cadrage et répertoire d’action de ces acteur·ices culturel·les constituent bel et bien des stratégies militantes. Comme nous avons vu ci-dessus pour apprécier l’intérêt de ces stratégies, il faut inclure une analyse des conditions matérielles afin notamment d’évaluer la faisabilité de ses approches. Commençons par une analyse d’autres acteurs et actrices de la guerre culturelle.

3b. Culture alternatives et contre-culture

Les cultures alternatives et les contre-cultures forment une autre source de résistance à la culture dominante. Ce sont des cultures qui naissent souvent dans des contextes contestataires. Les valeurs et esthétiques issues des milieux d’origine de ces cultures, en sont les piliers. Prenons comme exemple, le punk qui apparaît dans les années 1970. Le mouvement Punk rejete l’ordre social de l’époque, la marchandisation, les normes sociales, et la hiérarchie. Les paroles et propos de groupes punk, comme Crass, appellent à une rupture radicale avec le système en rejetant le consumérisme, en critiquant la police et l’État, en critiquant l’axiologie [les valeurs] bourgeoise et en refusant l’industrie notamment culturelle. Le punk est à l’origine d’une contre-culture qui cherche à valoriser dans une guerre culturelle les valeurs que nous venons de citer.

Le punk se désigne comme radicalement l’ennemi du capitalisme. Pourtant le capitalisme va réussir à assimiler et dépolitiser ce mouvement.5 5. Voir le livre de Ryan Moore Sells Like Teen Spirit: Music, Youth Culture, and Social Crisis Une partie du punk tout au moins va perdre la guerre culturelle. Vivienne Westwood, souvent appelé la mère du punk, illustre parfaitement les tactiques du capitalisme dans cette guerre culturelle. Vivienne Westwood est une créatrice de mode et a participé à populariser le style punk. Cette désignation comme mère du punk est significative. Le punk s’est développé dans des milieux défavorisés et développe une esthétique que Vivienne Westwood reprend. Elle ne le crée pas. Le capitalisme, dont Vivienne Westwood est dans cet exemple la figure de proue, a ainsi extrait l’esthétique du punk et a commencé à la marchandiser, la rendant “mainstream”. Des grandes enseignes comme Zara, H&M reprennent cette esthétique dans leurs rayon et le symbole anarchiste devient à la mode en venant décorer t-shirts, cartables et autres goodies.

Le capitalisme va créer un intérêt pour l’esthétique punk et le rend populaire. Son contenu sera appauvri en terme de contenu politique et ainsi la critique du capitalisme, le discours anti-autoritaire ou la solidarité des classes deviennent quasiment inexistants ; tout au moins secondaires. Le punk est un cas d’école de l’appropriation capitaliste des contre-culture et des cultures alternatives. Le punk devient identitaire autrement dit on devient punk si on achète l’identité punk au travers du système marchand, la musique, les habits, les accessoires et plus généralement l’esthétique punk. À ce moment la culture contestataire devient simplement un segment du marché.

Mais qu’en est-il alors des autres courants marginaux, non élitistes et populaires ? Pour la plupart, ils sont également devenus des marchés pour le système.6 6. Voir le livre de Michel Clouscard Le capital de la séduction Il n’y a qu’à voir la culture hip-hop. Née dans la rue, elle fait maintenant l’objet de films tels que “Sexy Dance” ou Street Dance”, de clips passant en boucle à la télé ou encore d’un style vestimentaire promu par des marques spécifiques (Carhartt, Supreme, Obey etc.). Ou encore, la mouvance Drag, au départ cantonnée à des show drag connus d’une petite communauté, est maintenant objet de téléréalité (Drag Race) ; mais on peut aussi parler de n’importe quel style musical qui s’accompagne toujours plus de vêtements singuliers, d’accessoires ou de toute autre forme de merchandising.

Ainsi, le système capitaliste semble capable de s’emparer de n’importe quelle culture dite populaire et d’en faire profit sans difficulté7 7. Voir The Conquest of Cool de Thomas Frank. En effet, grâce à l’explosion du libéralisme2, depuis les années 70 et à ses grandes propensions individualistes, le système dispose d’un terreau fertile pour faire affaire et créer des marchés à partir des désirs et aspirations identitaires des gens. Ainsi, des cultures à la base populaires, c’est-à-dire, du peuple, sont alors “popularisées” par le système, et donc rendues capitalisables. La culture devient alors un produit de consommation vu principalement comme un divertissement. Les courants marginaux ne sont vouées quà agrandir les stocks tant qu’ils s’inscriront dans les mêmes dynamiques libérales que les autres. C’est-à-dire, soumis aux effets de modes, diffusables à grande échelle, accessibles rapidement et donnant une impression de diversité permettant à chacun·e d’y trouver son compte, sa place dans ce monde culturel.

3c. Asymétrie dans les moyens médiatiques

Ces stratégies portées par des mouvements souhaitant faire la guerre culturelle vont utiliser de nombreux outils médiatiques. Pour expliquer ce choix, l’efficacité des outils est souvent mentionnée. Des exemples sont pris pour montrer comment, par exemple, un documentaire a contribué à une révolution, une musique a permis un déclic dans l’orientation sexuelle, ou un réseau social a permis d’organiser une révolte, comme ce fut le cas en Iran. Cela appuie l’idée du potentiel que ces outils ont à changer les choses, leur capacité à influencer. Autrement dit, leur capacité à amener des changements politiques. Justement c’est parce que ces outils peuvent influencer qu’il est important de se demander à qui ces outils servent. Il faut donc analyser les conditions matérielles d’accès à ces outils médiatiques, leurs utilisation, et surtout leurs utilisation par les adversaires politiques..

C’est justement la puissance de ces outils qui est inquiétante. On ne devrait pas s’arrêter sur la performance d’un outil, mais sur à qui cette puissance est utile. Dans les exemples précédents, les réseaux sociaux en Iran ont permis d’identifier et de traquer des jeunes manifestant·es, qui ont été pendu·es sans pour autant avoir amené les changements souhaités. La révolte générée a abouti à un échec douloureux et nullement à une amélioration. Les autorités iraniennes se sont appuyées sur ces technologies pour vaincre la révolte populaire. Dans le cas de la musique, pour chaque titre engagé, il en existe davantage qui renforcent la culture dominante. Racisme, sexisme et culture de la consommation sont les gagnants dans l’industrie de la musique. Il en va de même pour les documentaires et le cinéma. Il suffit de regarder quels artistes sont les plus écoutés ou quelles chaines sont les plus regardées. CNews, Cyril Hanouna, Jul ou Tibo InShape sont bien plus suivis que n’importe quelle vidéo sur la révolte serbe ou, plus généralement, documentant le fascisme croissant.

Un outil puissant, une tactique, l’est pour tous les camps qui y ont accès. Un outil puissant accentue les inégalités entre les camps. Le petit mouvement citoyen ne peut profiter de la “puissance” du cinéma ou d’une industrie autant que ses ennemis, comme l’État, car les moyens sont asymétriques. Effectivement, comme pour n’importe quelle industrie – d’où l’importance du terme – dans la guerre culturelle il est nécessaire d’utiliser des chaînes de production et des outils, qui sont, au final, réservés à celleux qui en ont les moyens. Ces moyens étaient asymétriques avant que cet outil apparaisse ; l’outil n’a fait que renforcer l’écart. Autrement dit, un outil puissant permet surtout à celleux qui ont déjà des moyens de production et des moyens financiers d’avoir un avantage supplémentaire.

La situation est en réalité pire encore, car ce sont l’État et les multinationales qui, au-delà de tout, ont aussi la mainmise sur la régulation légale de ces médiums ainsi que sur les plateformes de distribution et de diffusion. Donc, non seulement ces outils sont plus accessibles pour ces acteurs, mais en plus, ce sont eux qui décident de comment on peut les utiliser. Dans le cas des réseaux sociaux, c’est directement une source d’information facilitant le contrôle des populations, comme cela c’est passé en Iran. Ce contrôle par les réseaux sociaux est utilisé à des échelles différentes dans la plupart des pays; que ce soit la manifestation des camionneurs au Canada, les Gilets jaunes en France, l’ingérence russe dans les élections de multiples pays, ou la répression fasciste du gouvernement Orbán, les réseaux ont été utilisés et sont utilisés par ces gouvernements pour servir leurs avantages. L’exemple marquant récent français est le blocage de certains réseaux sociaux en Nouvelle-Calédonie par le gouvernement8 8. [Voir https://www.laquadrature.net/2024/06/05/blocage-de-tiktok·en-nouvelle-caledonie-retour-sur-un-fiasco-democratique/](https://www.laquadrature.net/2024/06/05/blocage-de-tiktok·en-nouvelle-caledonie-retour-sur-un-fiasco-democratique/).

Ces stratégies de guerre culturelle doivent donc être analysées en prenant en compte l’asymétrie des moyens ainsi que la capacité du capitalisme à neutraliser les cultures contestataires et alternatives. Pourtant de nombreux milieux militants et de nombreux mouvements s’obstinent dans des stratégies qui font fi de cette asymétrie. Citons le cas du Canard Réfractaire qui dans une vidéo énonce ce qui suit:

“… on fait ce que les militants communistes ont toujours fait. On tente de s’approprier les moyens de production, faire en sorte de ne pas subir l’IA, mais de profiter de sa démocratisation et de l’open source pour développer nos outils et faire face à l’ennemi. Non pas pour faire des médias solopreneur insupportables sans contenu à la [Hugo] Décrypte, mais pour développer des nouveaux médias où toutes les tâches rébarbatives sont automatisées pour laisser place au créatif, à la politique et à la pédagogie de masse.”9 9. [Voir](https://youtu.be/HnLTwXx2VBc?t=484)

L’utilisation maladroite10 10. Le canard réfractaire évoque le fait de s'approprier les moyens de production. Dans la tradition marxiste, c'est l'idée de reprendre le contrôle sur certains moyens de production pour l'utiliser contre l'ennemi et en priver l'ennemi. Dans l'explication du canard réfractaire, il n'y a pas d'appropriation ou de réappropriation des moyens de production, mais plutôt de bénéficier de et d'utiliser ses moyens de production dans une optique d'efficacité. La notion d'Open Source correspondant à des logiciels libres et gratuits est mobilisée, mais leur usage nécessite des machines fabriquées par l'ennemi, alimentées par une énergie fournie par l'ennemi, dont les standards et les attentes du moyen de production sont définis également par l'ennemi. On est loin de la théorie de la réappropriation des moyens de production initiale. de la notion d’appropriation des moyens de production (issue du marxisme/socialisme), présente dans cet extrait, met en avant la volonté de miser sur l’intelligence artificielle pour augmenter l’efficacité de la chaine Youtube dans la guerre culturelle. Dans cette même vidéo la chaîne explique l’avantage et le monopole qu’ont ses ennemis notamment grâce à l’intelligence artificielle. Elle explicite l’asymétrie et souhaite y faire face en adoptant des outils similaires. Elle n’explique pourtant pas comment, en adoptant ces outils, elle réussira à son échelle à peser contre ses ennemis. On pourrait se dire qu’il suffit d’adopter ces outils pour éviter que l’écart se creuse davantage, mais si l’écart final ne permet pas pour autant de gagner la guerre, c’est une fuite en avant vaine ; d’autres postures sont plus pertinentes à envisager.

3d. La question de l’asymétrie

Les exemples ci-dessus peuvent être généralisés et doivent être généralisés à toutes les formes de lutte. Tout d’abord, la puissance d’un outil n’est pas suffisante pour justifier une stratégie, surtout si l’ennemi a de multiples avantages sur l’outil en question. Combattre le feu avec le feu ne marche pas très bien quand l’ennemi a un lance-flamme et nous une allumette. Surtout quand l’ennemi est celui qui nous fournit l’allumette. Mais au-delà des outils, l’asymétrie doit être un élément pris en compte au sein des stratégies militantes. En effet, n’importe quel système qui en a la capacité cherche à se défendre lors d’une attaque. Dans un cadre d’asymétrie, attaquer pour attaquer n’est pas très pertinent quand l’asymétrie joue en notre défaveur. Au-delà d’être annihilé, le risque est de permettre à nos ennemis de s’habituer ou de mieux se préparer à des attaques futures. Il est possible de prendre un ennemi par surprise, mais si nous ne réussissons pas l’objectif, cela est d’autant plus difficile une deuxième fois.

Nous pouvons faire le parallèle avec un organisme vivant. Si l’organisme est attaqué et qu’il réussit à repousser l’attaque, il pourra construire des défenses plus efficaces pour l’avenir. C’est le principe des vaccins, qui va « entraîner » un organisme à se défendre contre certaines attaques. Pour réussir, les stratégies doivent donc prendre en compte cette réalité. Elles doivent éviter d’immuniser ses ennemis. Dans un contexte d’asymétrie si on attaque son ennemi, il faut viser à le submerger, le prendre par surprise ou à l’attaquer quand il est fragilisé. Pour cela, il faut que ces moyens figurent dans une stratégie. Autrement dit, il faut que l’analyse des structures d’opportunités politiques soit solide. Les stratégies doivent aussi faire figurer les moyens d’évolution permettant de contourner l’immunisation de ses ennemis. Autrement dit avec les concepts que nous vous avons cités ci-dessus, les stratégies doivent porter une analyse sur les dynamiques d’interaction.

3e. Immunisation et fermeture des opportunités politiques

Ce constat sur la capacité de l’ennemi à s’adapter aux attaques, est un élément crucial pour comprendre la vision que le Mallouestan porte sur les mouvements militants. C’est un des éléments au cœur de notre positionnement et il mérite, de fait, d’être étayé par la sociologie des mouvements contestataires. Dans le cas de l’État qui s’adapte à des mouvements contestataires les mécanismes sont bien documentés. Le concept appelé “repression learning”11 11. Voir Davenport (2007) désigne la capacité spécifique de l’État à ajuster ces doctrines policières, ces dispositifs juridiques ainsi que les technologies et moyens de contrôle. Au travers du concept de “policing cycles”12 12. Voir della Porta (1995) et Earl (2011), les mécanismes propres aux forces de l’ordre sont bien documentés. La sociologue italienne Donatella della Porta montre comment chaque confrontation renforce la capacité des forces de l’ordre à anticiper, déjouer, et réprimer les répertoires d’action, autrement dit les tactiques, des militant·es.

Comme dans de nombreux conflits, particulièrement explicites dans les milieux de la cybersécurité, gagner du terrain implique souvent une innovation stratégique. Pour chaque innovation de la part des militant·es, l’État à son tour oppose la sienne. Dans le cas du militantisme ces innovations apparaissent plus souvent au niveau du répertoire d’action qu’au sein des autres aspects stratégiques. Une nouvelle tactique va être employée à laquelle l’ennemi opposera une défense ou une contre tactique. Cela porte souvent le nom de cycles d’innovation–contre‑innovation. Chaque partie compose autant avec son répertoire d’action que le répertoire d’action de son opposant. Dans le cas des états et des institutions surgit encore la question de l’asymétrie, ces derniers disposent de ressources supérieures, d’une capacité d’analyse centralisée et d’un accès privilégié aux technologies de surveillance. Ainsi une tactique qui a été particulièrement efficace le sera probablement de moins en moins voir plus du tout après quelques usages.13 13. Voir Dynamics of Contention de McAdam, Tarrow et Tilly

Au-delà des évolutions de leurs répertoires d’action, les États utilisent un autre levier bien étudié : celui de prendre en compte, voire de fermer intentionnellement, les structures d’opportunité politique (POS). L’État peut réagir à un mouvement ou à des tactiques en fermant les opportunités politiques. Par exemple, la criminalisation de certaines tactiques, le durcissement juridique général, la recentralisation du pouvoir ou la formation d’alliances interinstitutionnelles sont un ensemble d’options à disposition de l’État pour lutter contre une stratégie. Ce sont des leviers sur lesquels les mouvements ont très peu de pouvoir. Sidney Tarrow décrit ce mécanisme14 14. Voir Tarrow — Power in Movement (1998) ; Meyer (2004) comme une fermeture structurelle des opportunités politiques qui rend les mobilisations futures bien moins efficaces, notamment en imposant un coût et une pression sur les structures de mobilisation.

Les opposants d’un mouvement ont également comme outil leur influence sur la perception publique et médiatique d’un conflit. La première arme est de délégitimer ses adversaires15 15. Gamson (1992), Snow & Benford (1988)., leurs répertoire d’action - autrement dit leurs tactiques - ainsi que de les isoler sur la scène médiatique, préparant l’opinion à accepter la répression. En France, cela passe par des discours évoquant la “radicalisation” ou la “violence”. Ces discours sont empreint du colonialisme et mobilisent l’imaginaire “d’ensauvagement”. Un autre exemple courant, préféré des médias et des forces de l’ordre, le fameux “trouble à l’ordre public”. Ce mécanisme de déligitimation porte le nom de contre-cadrage (counter-frames). Une fois ces contre-cadrages mis en œuvre, la répression devient plus acceptable et peut être normalisée. Les mécanismes de répression, le répertoire d’action de l’Etat, ainsi que les outils juridiques qu’il concocte pour réprimer sont testés puis normalisés.16 16. Fillieule (2010), della Porta (1996).

Les travaux modernes en sociologie portant sur la question de la surveillance et du numérique dans les contextes de contre-insurgence, montrent comment les États saisissent l’opportunité pour tester et perfectionner de nouveaux outils technologiques17 17. Lyon (2007). L’asymétrie des moyens technologiques n’est donc pas simplement une donnée préexistante à un conflit mais elle s’accentue lors de mobilisations et de mouvements d’opposition18 18. Roché (2020). Que ce soit les drones, l’espionnage numérique, l’OSINT (Open Source INTelligence, en équivalent français « renseignement d’origine sources ouvertes », est une méthode de renseignement utilisant des sources d’information publiques), la reconnaissance faciale ou le traçage digital, ces dispositifs sont testés et leur intégration dans les répertoires d’action est raffinée. Chaque confrontation alimente les données, leur exploitation et leur judiciarisation. Dans ce cas, on parle d’immunité technologique de l’adversaire.

Le cas des gilets jaunes est un exemple particulièrement frappant de comment les différentes échelles d’immunisation - juridique, médiatique, répressive - permettent de mettre à mal un mouvement. L’ampleur des premières mobilisations en novembre 2018 prend l’État par surprise. L’absence d’organisation centrale, la tactique de l’occupation des ronds-points, les actions diffuses et simultanées sur le territoire, ainsi qu’une majorité de manifestations non déclarées créent un rapport de force initial. Les tactiques de répression, à peine six semaines plus tard, vont s’adapter et se durcir. L’État sort l’arsenal complet et une répression agressive à base d’un usage intensif de LBD (lanceur de balles de défense), de nasses (technique d’encerclement utilisée par les forces de l’ordre pour encadrer des manifestants ou les maintenir dans un lieu donné, au moyen d’un cordon de policiers, mobile ou statique, périmètre clos ainsi créé), de forces de l’ordre comme la BRAV-M (Brigade de Répression de l’Action Violente Motorisée) ainsi que des outils judiciaires comme des arrestations préventives et des interdictions administratives. En 2019, l’immunisation bondit grâce à la loi dite “anti‑casseurs”. Grâce à cette adaptation de la part de l’État, le mouvement est rapidement neutralisé19 19. Fillieule (2020), Roché (2020) et ne représente plus un danger malgré les actions qui se poursuivent sur le terrain.

Il est important de voir l’immunisation comme un processus qui cumule les différents mécanismes que nous venons de voir. L’usage combiné de l’apprentissage répressif, de l’adaptation tactique, de la fermeture des opportunités politiques, de la normalisation de la répression notamment par les contrecadrages médiatiques, et de la consolidation technologique permet que chaque cycle de manifestation, de mobilisation ou, plus généralement, de mise en œuvre d’un répertoire d’action, offre à l’État une occasion de renforcer ses défenses et de consolider son pouvoir. L’asymétrie se creuse.

3f. Mécanisme d’immunisation

Levier d’immunisation Mécanisme Effet sur le mouvement Références clés
Repression learning L’État apprend des cycles de protestation et ajuste doctrines, dispositifs juridiques et outils de contrôle. Répression plus rapide, plus ciblée, plus efficace à chaque cycle. Davenport (2007) ; della Porta (1995) ; Earl (2011)
Cycles d’innovation–contre‑innovation Chaque tactique militante produit une contre‑tactique étatique, plus rapide et mieux dotée. Les tactiques efficaces deviennent obsolètes après quelques usages. McAdam, Tarrow & Tilly (2001)
Fermeture des opportunités politiques (POS) Criminalisation, durcissement juridique, recentralisation, alliances institutionnelles. Mobilisations futures plus coûteuses, moins efficaces, plus risquées. Tarrow (1998) ; Meyer (2004)
Contre‑cadrage médiatique Délégitimation, isolement symbolique, construction d’un récit justifiant la répression. Réduction du soutien public, acceptabilité accrue de la répression. Gamson (1992) ; Snow & Benford (1988)
Normalisation de la répression Les dispositifs exceptionnels deviennent routiniers et intégrés dans le répertoire policier. Répression plus systématique, plus précoce, plus institutionnalisée. Fillieule (2010) ; della Porta (1996)
Immunité technologique Tests et perfectionnement de technologies de surveillance lors des mobilisations. Surveillance accrue, identification facilitée, judiciarisation renforcée. Lyon (2007) ; Roché (2020)
Immunisation juridique Lois ad hoc, interdictions individuelles, élargissement des pouvoirs préfectoraux. Réduction drastique des marges d’action légales des militant·es. Earl (2011) ; Jobard & Maillard (2015)
Immunisation organisationnelle Coordination inter‑services, centralisation du renseignement, protocoles unifiés. Réactivité accrue, anticipation des tactiques, neutralisation précoce. della Porta (2019) ; Roché (2020)
Immunisation culturelle Construction d’un imaginaire où la contestation = menace. Dépolitisation, isolement, fragmentation des soutiens. Gamson (1992) ; Boltanski & Chiapello (1999)

3g. L’illusion du status-quo

Ce constat et ses outils nous amènent à un autre élément crucial de notre vision: l’erreur de penser qu’en cas d’échec notre impact est au pire un maintien du status quo. Autrement dit, l’échec ne coûte rien. Cette idée sous-tend pourtant la réflexion de nombreux militant·es et de mouvements. Comme nous l’avons vu ci-dessus, combattre veut parfois dire renforcer l’immunité de notre ennemi et donc accroître l’asymétrie. La notion d’asymétrie ou d’immunité peut sembler théorique, mais la manifestation très concrète de ces notions est que, en militant, on peut empirer la situation et rendre le combat bien plus difficile pour les mouvements futurs. En cela, le Mallouestan s’oppose à l’idée portée par nombreux militant·es, comme Derek Jensen, qu’il faut militer même en vue d’échec; pour Jensen il faut militer quelques soit nos échecs mais pour les générations futures. L’idée similaire plus générale à laquelle nous nous opposons, est l’idée que militer, même sans accomplir ses objectifs, développe une culture et un terreau qui favoriserait le succès par la suite.

Depuis notre grille de lecture, enrichie par de nombreux exemples historiques ainsi que des travaux académiques, nous ne voyons pas comment ce succès est facilité. Ce n’est pas en fermant les opportunités politiques, en renforçant les tactiques et les moyens technologiques de nos adversaires que le succès devient plus accessible. Le mouvement contre la loi Travail en 2016 illustre cette réalité. En 2016, les mobilisations d’ampleur nationale ont non seulement échoué à atteindre leurs objectifs, mais ont aggravé durablement l’asymétrie en renforçant les capacités répressives, juridiques et médiatiques de l’État. L’État a mis en place les différents mécanismes que nous avons vus précedemment. Un contre-cadrage médiatique maladroit (perfectionné par la suite) est mis en œuvre. Des unités motorisées sont testées et seront l’ancêtre de la BRAV-M. Sur le plan judiciaire, des arrestations préventives et des restrictions de parcours sont expérimentées à une échelle inédite. Par 49.3, la loi est validée juridiquement, signant l’échec du mouvement. Mais l’analyse ne doit pas s’arrêter là. C’est ce répertoire d’action testé sur le terrain en 2016 qui devient par la suite la norme. Le travail des sociologues Fillieule et Roché, cités précédemment, montre le rôle décisif de ces mécanismes dans la neutralisation du mouvement mais aussi dans la consolidation durable de l’appareil répressif.

3h. Prédation et réactions

Un autre point souvent oublié est la multitude d’ennemis annexe. Effectivement, d’autres groupes rôdent en cherchant également à asseoir leur vision du monde. On peut prendre deux cas qui illustrent l’importance de prendre en compte ces acteurs externes:

  • Tiers prédateur20 20. Voir Subra, Philippe. “Géopolitique locale : territoires, acteurs, conflits” / ou “spoiler groups21 21. Stedman, Stephen John. “Spoiler Problems in Peace Processes.” International Security, vol. 22”: Le tier prédateur correspond à l’intervention d’un acteur externe profitant des avancées d’une lutte, comme la fragilisation de l’ennemi, pour intervenir et faire valoir ses intérêts. Cela est particulièrement fréquent dans les conflits militaires. On l’a vu en Syrie, où la révolution démocratique a été supplantée par des groupes djihadistes ; en Égypte, où l’armée a récupéré la chute de Moubarak ; ou encore en Iran, où les islamistes ont capté l’énergie révolutionnaire de 1979.
  • La coalition réactive: La coalition réactive (regroupant notamment la notion de “coalition de maintien”22 22. Voir McAdam, Doug ; Tarrow, Sidney ; Tilly, Charles. Dynamics of Contention. Cambridge University Press, 2001 ainsi que “countermovements”23 23. Voir Meyer & Staggenborg — “Movements, Countermovements, and the Structure of Political Opportunity” (1996)) correspond au fait que des acteurs externes, qui ne sont pas forcément d’accord avec l’ennemi initial, se rallient à ce dernier par peur d’être les prochains ciblés par le mouvement ou par peur de perdre des avantages liés à leur position dans le système. Cela est étudié dans l’ouvrage clef de Susan Faludi — Backlash: The Undeclared War Against American Women (1991).

Un exemple particulièrement éclairant de la prédation par un tier et de coalition réactive est celui de Notre‑Dame‑des‑Landes. Dans cette lutte, le mouvement parvient progressivement à fragiliser l’État et les promoteurs, ouvrant ainsi une véritable fenêtre d’opportunité. Cette fragilisation crée ainsi un espace dans lequel des acteur·ices externes, jusque‑là périphériques au conflit, interviennent pour imposer leur propre vision. Une fois le projet abandonné, ce ne sont pas les collectifs de la ZAD qui définissent l’avenir des terres, mais la Chambre d’agriculture, la FNSEA et les élus locaux, qui profitent de l’occasion pour tenter de réinstaller un modèle agricole productiviste, incompatible avec les pratiques et les valeurs portées par les zadistes. Nous avons là un cas d’école de tiers prédateur. Le cas de Notre-Dame-des-Landes a dû également faire face à une coalition réactive. De nombreux acteur·ices ruraux·ales — agriculteur·ices conventionnel·les, propriétaires fonciers, commerçant·es, élu·es — se rallient au camp pro‑retour à l’ordre, non parce qu’iels soutenaient l’aéroport, mais par peur d’être les prochain·es ciblé·es par les critiques écologistes ou par crainte de perdre les financements et les équilibres locaux. Ainsi, la victoire contre l’aéroport ouvre paradoxalement la voie à une reprise en main institutionnelle par des acteurs externes, et à une mobilisation réactive d’acteurs locaux qui imposent une vision opposée à celle du mouvement initial. Notre‑Dame‑des‑Landes illustre donc parfaitement ces deux dynamiques : l’intervention opportuniste d’un tiers dans une brèche créée par la lutte, et la formation d’un front défensif élargi qui renforce l’asymétrie du rapport de force.

3i. Résumé

Nous avons abordé dans cette section, un peu longue il faut le dire, différents dangers et enjeux des stratégies militantes ou contestataires. Nous avons vu la difficulté posée par l’asymétrie entre deux opposants politique. Nous avons également abordé le danger de ne pas envisager les conséquences d’un militantisme qui échoue à produire les changements souhaités. Nous avons mis en avant la capacité de l’ennemi à renforcer sa suprémacie, ainsi que ses mécanismes d’oppression, notamment en étant exposé à diverses contestations. Enfin, nous avons présenté les risques posés par les acteur·ices externes comme le phagocytage, la prise de contrôle, ou leur capacité à créer ensemble un front hostile.

4. Etat des lieux des luttes proactives

Nous commençons à dépeindre une image décourageante des luttes. L’intérêt des sections qui vont suivre est d’étayer notre scepticisme à l’égard de nombreux mouvements et stratégies mises en avant aujourd’hui dans les milieux militants. Ceci afin de justifier la nécéssité de dépasser ces logiques et réflexes militant·es. Sortons un peu de la sociologie et de la théorie pour regarder sur le terrain les échecs et succès des mouvements importants dans différents domaines; menant des combats sur divers fronts. Ces différents nous permettrons ensuite de proposer une approche prenant en compte les diverses embûches desservant les mouvements actuels.

4a. Une raréfaction des résultats politiques

Sydney Tarrow évoque en 2011 une « déconnexion croissante entre cycles de mobilisation et résultats politiques »24 24. Voir Power in Movement de Sydney Tarrow pour caractériser les dernières décennies de luttes sociales. Les années 50, 60 ainsi que le début des années 70 sont caractérisées par des mouvements de masse, des mobilisations de grande ampleur et des résultats politiques significatifs. En France, de nombreux acquis sociaux sont obtenus ou renforcés, avec notamment une consolidation des droits syndicaux. Le droit de vote des femmes, la loi Neuwirth en 1967 (contraception), la loi Veil (avortement) en 1975, la fin de l’incapacité juridique des femmes mariées en 1965 sont quelques exemples de résultats politiques féministes issus de mobilisations et de militantisme à cette période. Les années 60 ont vu égqlement, à une échelle globale, des mobilisations sans précédent, portées notament par une opposition d’un coté aux conflits militaires de l’époque, notamment celui du Vietnam. La question coloniale, ainsi qu’une culture vécue comme paternaliste et conservatrice sont les autres grandes raisons motivants ces contestations. En france, c’est Mai 68 qui marquera cette décénie mais de nombreux autres événements permettent des changements sociaux et politiques. Par exemple, aux États‑Unis, le mouvement des droits civiques a obtenu trois lois historiques : le Civil Rights Act (1964), qui met fin à la ségrégation légale ; le Voting Rights Act (1965), qui garantit l’accès au vote ; et le Fair Housing Act (1968), qui interdit la discrimination dans le logement. Ces victoires sont arrachées par des mobilisations massives (marches, campagnes de déségrégation, actions directes). Les années 1960 ont été un tournant décisif pour l’Afrique : en 1960 seulement, dix‑sept pays africains accèdent à l’indépendance, un événement que l’ONU qualifie de « Year of Africa ». Cette vague se poursuit avec des victoires majeures comme l’indépendance de l’Algérie en 1962, issue d’une guerre de libération, puis celles du Mozambique, de l’Angola et de la Guinée‑Bissau entre 1974 et 1975, obtenues après de longues luttes anticoloniales.

Les années 80 et 90 sont marquées par un recul des mouvements sociaux et des mobilisations de masse. Les mouvements féministes, écologistes et anti‑guerre continuent d’exister, mais avec une influence réduite sur les politiques publiques. Ces années voient des résultats notamment en ce qui concerne les droits des homosexuels, avec la dépénalisation de l’homosexualité dans de nombreux pays et la reconnaissance progressive des droits civiques pour les couples de même sexe. L’avortement est décriminalisé dans de nombreux pays, et des lois anti‑discrimination sont adoptées pour protéger les minorités sexuelles. Ces victoires structurelles sont souvent le fruit de campagnes de sensibilisation, de lobbying et de mobilisation sociale, mais elles sont moins spectaculaires que celles des décennies précédentes. La question écologique devient un enjeu majeur, mais les résultats concrets sont limités face à l’ampleur des défis environnementaux malgré que la question environnementale bénéficie d’un contexte politique et médiatique favorable. Le libéralisme de ces années favorise la privatisation et la déréglementation, ce qui limite l’impact des mouvements sociaux sur les politiques publiques. Les États investissent dans des stratégies de neutralisation des mouvements sociaux. En conséquence, les mouvements sociaux sont confrontés à des obstacles croissants, tels que la répression policière ou la criminalisation de la protestation.

Au tournant des années 2000, les mouvements sociaux connaissent une résurgence, notamment avec l’émergence de nouvelles formes de mobilisation, telles que les réseaux sociaux et les campagnes en ligne. Les mouvements pour la justice sociale, l’égalité des droits et la protection de l’environnement gagnent en visibilité et en influence. Cependant, malgré cette visibilité accrue, les résultats politiques restent très limités. Les années 2000 et 2010 voient une très grande raréfaction de changements politiques significatifs, malgré la persistance de mobilisations et de campagnes militantes. Tarrow met en avant cette contradiction entre l’augmentation des mobilisations et la raréfaction des résultats politiques. Regardons maintenant de plus près différentes luttes récentes et mouvements pour voir les résultats obtenus et les difficultés rencontrées.

4b. La lutte écologique

Près de 70 ans de lutte contre le réchauffement climatique par de nombreuses associations mobilisant des répertoires d’action variés seront notre premier cas d’étude en terme de résultats. En cette année 2026 où l’intelligence artificielle a eu un impact visible sur l’augmentation des gaz à effet de serre, il est difficile de crier victoire ou de se satisfaire de l’ensemble des efforts cumulés de ces 70 ans. De nombreux pays réinvestissent dans l’énergie fossile après des promesses et des accords juridiques piétinés. Les États-Unis voient en 2 ans leur investissement dans les énergies fossiles quadruplé25 25. [Voir https://www.carbonbrief.org/ai-boom-means-us-is-now-investing-more-in-fossil-fuel-power-than-china/](https://www.carbonbrief.org/ai-boom-means-us-is-now-investing-more-in-fossil-fuel-power-than-china/). De nombreux pays dont la France font marche arrière sur des normes environnementales. En 2026 plus de 1/3 de la population française est considérée comme climato-sceptique26 26. Voir l'étude de l'ADEME de 2023 sur le climatosceptissisme https://www.parlonsclimat.org/etude-climatosceptiques. La déforestation s’accélère. Les indicateurs et les tendances à l’égard de l’environnement n’ont globalement pas été endigués et dans tous les cas sont loin des objectifs des milieux militants qui sont en perte d’inertie.

En France, les Soulèvements de la Terre après une séquence d’actions spectaculaires (Sainte‑Soline, actions contre les méga‑bassines, sabotages d’infrastructures), font face aux réactions de l’État. Celui-ci a déployé une combinaison d’immunisation juridique27 27. Mediapart, « Dissoudre les Soulèvements de la Terre : une stratégie politique », 2023. (tentative de dissolution), des stratégies policières (doctrine de confrontation frontale), et a mis en oeuvre un acharnement médiatique (cadrage en “ultra‑violence”). Cette réaction de l’état à réduit la capacité du mouvement à maintenir son rythme d’action. Les actions sont certes maintenues mais à des échelles locales, après une transition d’un répertoire d’action “événementiel” à un répertoire “territorial”/”furtif”28 28. Effectivement SdT sont passés d'évènements publics comme Sainte-Soline, annoncés en avance et en centralisant les participant·es, à des actions plus diffuses sur le territoire et plus discrètes. . De même, Extinction Rebellion France, après une phase initiale d’innovation tactique (occupations prolongées, actions de désobéissance civile de masse), a vu ses marges d’action se réduire drastiquement lorsque les forces de l’ordre ont appris à neutraliser rapidement les blocages, tandis que les préfectures multipliaient interdictions et arrestations préventives. On remarque des dynamiques similaires chez d’autres collectifs qui peinent à maintenir une intensité initiale mais surtout un rapport de force avec leurs ennemis.

Par exemple, c’est le cas avec Dernière Rénovation, dont l’élan initial a rapidement décliné après une phase initiale d’innovation tactique. Les blocages routiers et perturbations d’événements, d’abord difficiles à anticiper, ont été intégrés. Et en quelques mois dans le répertoire policier, on voit apparaître : évacuations rapides, interpellations systématiques, équipes spécialisées pour neutraliser les militant·es collé·es29 29. Libération, « Les militant·es collé·es : la police a désormais ses techniques », 2023. Parallèlement, l’État a activé une immunisation juridique (poursuites systématiques, interdictions administratives)30 30. Mediapart, « Dernière Rénovation : la répression judiciaire s’intensifie », 2023 et médiatique (cadrage en “prise d’otage”, “radicalisation”), réduisant le soutien public et augmentant le coût individuel de l’action. Comme pour Extinction Rebellion, cette combinaison d’immunisation policière, juridique et symbolique a produit un épuisement organisationnel31 31. Mediapart, « L’usure militante dans les mouvements climat », 2024, entraînant une perte d’inertie malgré la persistance d’un noyau militant déterminé mais peu nombreux.

D’autre part de nombreux autres mouvements qui se limitent à des répertoires d’action conventionnels — pétitions, plaidoyer, interpellations institutionnelles, marches déclarées — n’obtiennent pas davantage de résultats. La sociologie des mouvements sociaux montre même que ces formes d’action, parce qu’elles ne créent ni rupture ni coût politique, sont les plus faciles à neutraliser. En France, les campagnes climatiques institutionnelles menées par ANV‑COP21, Alternatiba, ou les grandes ONG environnementales (WWF, Greenpeace France dans leurs volets non‑désobéissants) ont obtenu une visibilité importante mais aucune victoire structurelle sur les projets qu’elles ciblaient : ni sur les autoroutes (A69, A133‑A134), ni sur les méga‑bassines, ni sur les zones logistiques, ni sur les politiques nationales de rénovation thermique. De même, les mobilisations massives mais strictement conventionnelles comme les marches pour le climat (2018–2021), malgré des millions de participant·s cumulé·es, n’ont produit aucun infléchissement (modification peu accentuée d’une évolution, d’une orientation) majeur des politiques publiques, précisément parce que l’État a pu absorber ces mobilisations sans coût, sans perturbation et sans pression directe.

Les mouvements en perte d’inertie ou le constat de l’absence de résultats au niveau des indicateurs (Co2, gaspillage, climatosceptisisme, etc) montrent de nombreux échecs (ou réussite de la part des ennemis). Malgré cet effort il n’y a pas de “terreau favorable” bien au contraire le paysage militant est marqué par une fermeture des structures des opportunités politiques.

4c. Autre lutte pour les droits sociaux

Si l’on quitte le terrain écologique pour examiner des luttes proactives défendant d’autres causes sociales, le constat n’est guère plus encourageant. De nombreux mouvements sociaux mobilisant des répertoires d’action variés — manifestations déclarées, campagnes de sensibilisation, actions juridiques, occupations, désobéissance civile — peinent eux aussi à obtenir des résultats structurels durables. Les travaux récents étudiant ces mouvements sociaux montrent que, dans la majorité des cas, les mobilisations pour les droits sociaux se heurtent aux mêmes dynamiques d’immunisation, de fermeture des opportunités politiques et d’épuisement organisationnel que les luttes écologistes.

Un exemple marquant est celui de Black Lives Matter (BLM). Malgré une mobilisation historique en 2020 les résultats à l’échelle structurelle restent limités. Les réformes policières profondes promises par de nombreuses municipalités ont été abandonnées ou vidées de leur substance. Dans plusieurs États, des lois ont été instaurées renforçant les protections policières ou criminalisant certaines tactiques déployées par les manifestant·es. Black Lives Matter a produit un impact culturel, mais peu de victoires institutionnelles,32 32. Voir Deva Woodly, Keeanga‑Yamahtta Taylor et des chercheurs du Crowd Counting Consortium précisément parce que les contre‑mouvements policiers, conservateurs et institutionnels ont rapidement neutralisé les avancées. La réaction du gouvernement est une mise en œuvre exemplaire des mécanismes de contre‑mobilisation33 33. Meyer & Staggenborg et d’immunisation institutionnelle.

En France, les luttes pour les droits sociaux partagent les mêmes écueils. Les mobilisations pour les droits des personnes en situation de handicap, malgré des mobilisations et des décennies de plaidoyer, de manifestations et de campagnes institutionnelles, n’ont pas obtenu de résultats significatifs. Les réformes structurelles promises (accessibilité, compensation, inclusion scolaire) ont été abandonnées, vidées de sens ou ne sont pas passées au vote. Ces mouvements, très dépendants des répertoires d’action conventionnels, se heurtent à une inertie institutionnelle massive et à une faible capacité de perturbation.34 34. Anne Revillard, Handicap et travail Ces mouvements ne réussissent pas à créer un rapport de force suffisant pour forcer la main et amener les changements, ni pour avoir une influence sur le sens commun du côté de la guerre culturelle.

Les luttes pour les droits des travailleurs précaires — livreurs, intérimaires, travailleurs des plateformes [fait référence aux travailleurs indépendants travaillant pour des plateformes numériques comme Uber ] — illustrent également cette difficulté. Malgré des grèves, des actions juridiques et des campagnes médiatiques, les victoires restent ponctuelles et fragiles. Les plateformes ont systématiquement contourné les décisions de justice35 35. Voir Sarah Abdelnour, Moi, petite entreprise et le livre de Antonio Casilli En attendant les robots, renforcé leurs dispositifs de surveillance et mobilisé des contre‑mouvements patronaux, produisant une immunisation organisationnelle qui endigue les avancées.

Une exception partielle est la lutte LGBTQIA+, souvent citée comme un exemple de victoire. Ces victoires sont pourtant principalement juridiques36 36. Éric Fassin (mariage, filiation, droits anti‑discrimination) et non culturelles. Elles restent fragiles : les États‑Unis ont vu un retour en arrière rapide sous l’administration Trump, et l’Europe connaît une montée des contre‑mouvements anti‑genre. Deux sociologues ont étudié cette question pour les luttes des droits trans, Karine Espineira et Samuel Bourcier. Espineira met en avant37 37. Voir Espineira, Karine. Les politiques publiques trans : entre reconnaissance et contrôle dans Genre, santé, politiques publiques, 2017. que les droits acquis n’ont pas endigué et dans certains cas ont accentué des représentations médiatiques hostiles et une montée des contre‑mouvements anti‑genre. Cela montre une différence entre reconnaissance institutionnelle et transformation sociale profonde; autrement dit une reconnaissance dans l’hégémonie et le sens commun. Bourcier, de son côté, met en avant38 38. Bourcier dans Queer Zones 3 : Identités, cultures et politiques que les institutions accordent des droits à condition que les minorités se conforment à des normes acceptables. Ce cadrage normatif réduit le chant d’action des mouvements. Les deux sociologues sont d’accord pour montrer que les avancées juridiques apparaissent comme des victoires fragiles, vulnérables aux retournements politiques et incapables, à elles seules, de modifier durablement les rapports de pouvoir et peuvent au contraire donner l’illusion d’un progrès.

Dans l’ensemble, qu’il s’agisse de BLM, des luttes pour les droits des personnes handicapées, des travailleurs précaires ou des droits LGBTQIA+, ou dans d’autres luttes pour des droits sociaux le constat est similaire39 39. Voir Full spectrum résistace de Aric McBay : les répertoires d’action conventionnels produisent peu de résultats structurels, tandis que les répertoires disruptifs ou transgressifs déclenchent des mécanismes d’immunisation qui réduisent l’inertie des mouvements. Les luttes sociales, comme les luttes écologistes, se heurtent à un adversaire capable d’absorber, neutraliser ou retourner les mobilisations, laissant peu de victoires durables et beaucoup d’épuisement militant.

4d. Militantisme libéral

Une autre limite structurelle des luttes contemporaines tient à ce que plusieurs sociologues décrivent comme un militantisme libéral40 40. Terme qui n'est pas factuellement utilisé. Dans le monde anglophone le terme de "Neoliberal activism" est répandu. Le préfixe néo est pour nous une erreur analytique comme nous le précisons dans le texte dédié au libéralisme; une erreur qui est par contre négligeable dans ces études sociologiques., c’est‑à‑dire un militantisme qui investit les logiques individualisantes du capitalisme tardif. Cette forme de militantisme ne construit pas une stratégie collective visant à produire un rapport de force, mais un ensemble de pratiques situées dans un registre de consommation, d’identité et de gestion psychologique. Ce point n’est pas sans conséquence et constitue un point d’analyse important au sein de la réflexion sur le militantisme et le pouvoir d’agir par le Mallouestan.

Comme nous l’avons déjà évoqué pour les cultures contestataires ou cultures alternatives, le capitalisme contemporain absorbe les critiques qui lui sont adressées pour les transformer en ressources valorisables41 41. Voir Le nouvel esprit du capitalisme de Luc Boltanski et Ève Chiapello. Les différentes cultures qui se développent au sein des mouvements contestataires deviennent des “think tanks” ou source de produits pour le capitalisme42 42. Le capital de la séduction de Michel Clouscard. Les cultures contestataires sont intégrées au système marchand sous forme de produit, de styles, de marques ou d’expérience. Les codes de la contestation deviennent des segments du marché43 43. Voir The Conquest of Cool de Thomas Frank. La consommation de ces produits permet aux individus d’exprimer leur engagement44 44. Voir La consommation engagée et Gouverner les conduites de Sophie Dubuisson‑Quellier , leur bord politique, ou leur camp. Cette culture du militantisme devient compatible avec le système économique qu’il prétend par ailleurs contester.

Comme de nombreuses approches libérales la question de l’identité n’est jamais très loin. On observe au sein du militantisme libéral une transformation de l’engagement en identité personnelle. Les mouvements sociaux libéraux produisent des espaces identitaires permettant d’appartenir à un groupe affinitaire partageant une identité collective mais aussi en permettant de valoriser sa propre identité au travers de cette appartenance45 45. Voir Nomads of the Present d’Alberto Melucci. Le militantisme devient esthétique. C’est-à-dire que militer ou appartenir à un mouvement devient un style de vie, une manière d’être au monde46 46. Voir Alter‑globalization de Geoffrey Pleyers peu importe l’efficacité et la pertinence de la stratégie. L’identité militante devient un signe distinctif, un moyen d’être dans le bon camp. Cette identité militante devient un capital culturel. La logique identitaire permet de créer des collectifs cohérents et solides au prix d’un sacrifice en terme d’efficacité. En effet cette approche met en avant l’être militant avant l’action militante, autrement dit l’idée qu’on est militant plutôt qu’on va faire du militantisme.

Un autre aspect du militantisme libéral est la nature thérapeutique qu’elle a prise pour de nombreux militant·es. La chercheuse Sophie Dubuisson‑Quellier, dans ses travaux sur des mouvements écologistes notamment celui d’Extinction Rebellion en France, montre que l’engagement militant répond à des besoins psychologiques et spirituels pour une majorité des personnes engagées, comme : réduire l’éco‑anxiété, retrouver un sentiment d’efficacité personnelle, donner du sens à son existence. Comme l’a montré Sophie Dubuisson‑Quellier dans une enquête présentée au séminaire Gouverner les conduites (CNRS / Sciences Po, 2022), une majorité de militant·es d’Extinction Rebellion France déclarent s’engager avant tout parce que “militer leur fait du bien”, l’action collective fonctionnant comme un espace de gestion de l’éco‑anxiété et de cohérence morale personnelle.

On voit dans le militantisme contemporain et libéral un engagement centré sur soi. On s’engage pour aller mieux, pour se reconstruire et pour se réparer47 47. Ibid. Alter‑globalization de Geoffrey Pleyers. Malgré l’importance indéniable de ces espaces de réparation (pour les personnes qui les côtoient) il faut reconsidérer leur prétention proactive. Il est important d’avoir des espaces de soin surtout face à la réalité du monde contemporain mais il faut les assumer comme tels, comme des espaces distincts, probablement complémentaires des mouvements contestataires proactifs.

Le Mallouestan par ailleurs rejette l’approche libérale en général comme nous l’avons explicité dans le texte Anti-libéralisme.

4e. Préparer l’échec

Face à ces différents constats on ne peut pas se permettre de simplement continuer à militer sans en accepter les limites ainsi que les dynamiques structurelles entravant son efficacité. Il est maintenant irresponsable de ne pas considérer, non seulement la possibilité, mais la probabilité de l’échec notamment des mouvements proactifs. On ne peut pas continuer à lutter en reproduisant les mêmes schémas et en espérant la victoire quand les rapports de force jouent en notre défaveur, que les opportunités politiques se referment, quand les institutions se durcissent et plus généralement quand l’action collective est plus difficile. Les mouvements politiques, les organisations militantes, ainsi que les mouvements contestataires doivent construire des structures de continuité capables de survivre48 48. Francesca Polletta explique notamment comment les groupes ont su être résilients dans Freedom Is an Endless Meeting à une période où les victoires sont impossibles et où l’échec est probable. Ces structures doivent être capables de maintenir un minimum d’organisation, de solidarité, et de culture politique. Verta Taylor souligne que « la continuité d’un mouvement dépend de sa capacité à entretenir des réseaux, des identités et des pratiques collectives même en l’absence de mobilisation visible.49 49. Voir l'article Social Movement Continuity: The Women’s Movement in Abeyance. de Verta Taylor Envisager la probabilité de l’échec n’est pas reluisant mais ne peut pas être résumé simplement à une vision pessimiste ou un abandon par manque de courage. C’est une vision nécessaire à adopter pour atténuer l’échec et permettre une résilience en faisant survivre et perdurer une solidarité ainsi que des valeurs politiques.

De nombreux militant·es sont lucides et envisagent la probabilité du succès ou d’atteindre leurs objectifs comme étant peu probable. C’est-à-dire qu’iels envisagent les échecs comme l’issue la plus probable. Pourtant peu de gens investissent cette question. De nombreuses luttes en Occident sont portées par des personnes qui ne sont pas les plus concernées en cas d’échec. Est-ce que cela permet de ne pas l’envisager ? Si on ne prépare pas les échecs, nous serions d’autant plus impuissants quand les conséquences se manifesteront. Comment aider les personnes vulnérables lorsque les infrastructures s’effondrent ? Comment maintenir des réseaux de solidarité si un pouvoir autoritaire restreint les libertés publiques et numériques? Comment préserver une culture politique, une axiologie contestataire, et une grille d’analyse si les espaces de contestation sont criminalisés ?

4f. L’état des lieux

Cette partie nous a permis de faire un tour plus concret du militantisme en passant par les luttes écologistes ainsi que ceux pour des droits sociaux (travailleurs précaire, LGBTQIA+). Nous avons pu constater que toutes luttes sont souffrantes et peinent à créer un rapport de force ou à amener et péréniser des changements. De plus le rôle croissant du militantisme libéral transforme les espaces militants où on voit apparaitre des logiques capitaliste, thérapeutique et identitaire. Malgré notre tableau défaitiste, notre position n’est pas de considérer le militantisme passé ou actuel comme totalement inutile ou une simple erreur. Dans un premier temps, nous invitons plûtot les acteur·ices de ces milieux, à l’aune de ces différents constats, à se demander où est-il maintenant le plus stratégique d’investir notre effort; soit proactivement ou réactivement. Nous avons également abordé l’importance de faire face à la probabilité de l’échec de nombreuses luttes et la nécessité de péréniser des espaces contestataires. Enfin, il est important de rappeler qu’il n’est pas question ici d’affirmer que le militantisme depuis 1945 n’a pas eu de victoires. De nombreuses luttes ont permis d’obtenir des changements, des victoires et des avancées. Mais la majorité de ces victoires datent de 50 ans ou plus. Les victoires récentes sont rares et souvent limitées à des changements ponctuels ou symboliques. Elles continuent de se raréfier.

5. En attendant

Les limites que nous avons vues au-dessus — que ce soit la capacité d’immunisation de nos ennemis, un manque de stratégie réaliste et efficace combinés avec la réalité en terme de structure de mobilisation et des attentes libérales des militant·es contemporain·es — permettent de calmer, tout au moins devraient le faire, les ardeurs pour un militantisme proactif. La position de ce texte est de considérer, à partir des éléments, des analyses et des conditions matérielles apparentes sur le terrain, qu’il est au mieux vain de participer à de tels mouvements et au pire que cela contribue potentiellement au renforcement de nos ennemis. C’est un constat amer, peut être décourageant, qui ferme la voie au militantisme proactif. Faut-il pour autant s’enfoncer dans un nihilisme ou dans une inaction par fatalisme? Nous allons défendre l’idée d’investir militantisme réactif sans pour autant le romantiser. C’est pourquoi nous allons commencer par aborder ses limites.

5a. Le militantisme réactif n’échappe pas aux éceuils

Malheureusement le militantisme réactif partage de nombreuses embûches que nous avons explicité ci-dessus. Le militantisme réactif libéral est limité par les mêmes aspects identitaires, thérapeutiques que son homologue proactif. En effet l’efficacité peut être sacrifiée au nom du soin interne aux collectifs. Néanmoins, le militantisme réactif est un terrain plus favorable aux soin, à la résilience et à l’entraide locale. Rappelons que le militantisme réactif ne cherche pas à amener des changements à l’échelle structurelle mais plutôt à défendre et à aider localement. Mais celui-ci souffre également de stratégies hors sol et de faiblesse d’analyse. Les espaces réactifs sont également soumis au risque de prédation par un tiers; soit le phagocytage d’un mouvement par un autre parti. Néanmoins, son échelle moindre lui permet souvent d’échapper plus facilement au cadrage médiatique et à une immunisation active de la part des ennemis qui ont tendance à négliger ces mouvements.

La question de l’efficacité se pose évidemment pour ces mouvements. Quelques points jouent en leur défaveur:

  • dans de nombreux cas la résistance ou la solidarité portée par un mouvement doit durer dans le temps. En effet, le militantisme réactif n’a vocation d’apporter des changements à l’échelle structurelle. Ainsi, les problèmes combattus à l’échelle locale ont tendance à perdurer. De fait, la réponse proposée par un mouvement réactif doit s’ancrer dans le temps. Ces mouvements sont donc particulièrement soumis à l’épuisement militant.
  • en cas d’échec ou d’arrêt de mouvements, les ennemis grignotent à chaque fois un peu plus de terrain. Effectivement étant dans un rôle de défense il est plus difficile voir impossible de reconquérir du terrain perdu. Par exemple, l’arrêt prématuré d’une mobilisation contre la perte d’un droit social se solde en la perte du droit social en question. Si un collectif luttant contre la précarité de personnes âgées à la campagne cesse d’exister la précarité regagne du terrain. Dans le cas d’une asymétrie la perte de terrain est inévitable et le militantisme réactif ne fait que ralentir l’ennemi, ce qui revient à repousser l’inévitable.

Au contraire la définition même des mouvements réactifs permet une évaluation de l’efficacité un peu différente des mouvements proactifs. Un mouvement réactif qui cherche à aider ou à entraver a une efficacité dès la première personne aidée ou dès le premier jour d’un retard créé. Cette efficacité doit certe être mesurée par les conséquences sur le long terme et en prenant du recul mais l’échelle de ces espaces militants permet de limiter l’ampleur des impacts négatifs quand il y en a. Par exemple une zone à défendre qui réussi à faire abandonner un projet a une certaine efficacité malgré le fait que, ailleurs, le capitalisme grignote. Ce n’est sûrement pas une efficacité suffisante pour apporter les changements à la dynamique globale mais pour les individus ou écosystèmes concernés cela a une valeur tout de même.

5b. Périnisation défensive

L’efficacité de nombreux mouvements réactifs dépend de leur capacité à pérenniser leur résistance. La pérennité d’un projet militant réactif dépend principalement des structures de mobilisation ainsi que de l’évolution de ces structures. C’est-à-dire que la pérennité de ces mouvements dépend principalement des moyens matériels et humains nécessaires à la mise en œuvre du militantisme que le mouvement porte. La plupart du temps, ce sont les moyens financiers et humains qui sont les plus critiques. La perte d’une subvention, le recul des dons dans des contextes économiques défavorables ou une crise au niveau des dépenses (inflation, coût d’un produit nécessaire) mettent en difficulté de nombreux collectifs. L’exemple en 2025 des Restos du cœur déclarant publiquement leur situation de crise montre que même les grandes structures sont soumises à ces dangers. Le facteur humain, souvent dans des structures de petite taille, amène son lot de défis. Les conflits au sein d’un petit groupe, le départ d’une personne indispensable, ou l’épuisement global de l’équipe sont des exemples de ce qui a coûté l’existence de nombreux collectifs. Le turn-over dans des associations est un facteur important; notamment quand la base militante est une jeunesse étudiante qui se fait souvent rattraper par les contraintes d’une vie post diplôme.

Malheureusement pour les collectifs qui portent de tels projets il leur incombe une certaine responsabilité de pérenniser leur lutte. En effet si la prise en charge de personnes en situation de handicap est le sujet de la lutte, sa fin prématurée signe l’arrêt de la prise en charge de ces personnes. Parfois cela peut même avoir pour effet d’empirer la situation d’origine des personnes prises en charge. Effectivement une dépendance est souvent développée à l’égard d’acteur·ices sociaux·les. La disparition brutale de cette structure peut créer un vide et un manque de solution pour les personnes concernées. Les Restos du Coeur en limitant malgré eux le nombre de repas distribués laissent des personnes précédemment prises en charge à chercher d’autres solutions.

Une façon de diminuer les risques à l’égard de la volatilité des structures de mobilisation est d’augmenter la maîtrise et le contrôle que l’on a à leur égard. L’approche défendue au Mallouestan est de déveloper l’autonomie au sein de tels mouvements. L’autonomie permet de réduire la dépendance du collectif, ce qui se traduit naturellement par la réduction des contraintes venant de l’extérieur. L’autonomie est donc une manière de s’abstraire de certains risques et de facteurs externes. Effectivement, en fournissant eux-mêmes les ressources nécéssaires aux solidarités ou aux luttes qu’ils souhaitent porter, ils peuvent réduire la dépendance aux contraintes extérieures et à leurs ennemis. Par exemple, un collectif qui produit ses propres légumes et qui répond aux différents besoins de subsistance de ces militant·es, peut plus facilement, porter un projet de solidarité de maraude. En effet ce collectif seras moins assujetti au problèmes d’aprovisionnement ou financier. Il est donc nécéssaire de développer des autonomies pour péréniser notre capacité réactive.

Nous avons écrit un texte expliquant notre vision et objectif de l’autonomie https://www.mallouestan.org/r/philosophie-objectifs-solidarite

La pérénisation implique aussi une lucidité vis-à-vis de l’échec comme nous l’avons écrit dans la partie 4. Nous devons envisager non seulement l’échec de notre lutte mais également des autres luttes en cours. Il nous faut envisager un contexte où la lutte contre le fascisme, en France par exemple, a échoué. Il nous faut envisager le contexte où la migration climatique est conséquente. Il nous faut envisager la possibilité d’un maccarthysme (une chasse publique des personnes se revendiquant de gauche ou communistes). Les groupes qui parviennent à durer dans de telles situations — que ce soit après un échec, dans un environnement hostile, ou dans des situations où l’action est en attente d’une opportunité politique — sont ceux qui ont construit une existence plus ou moins autonome50 50. Voir The Politics of Nonviolent Action de Gene Sharp. Cette autonomie augmente les chances de survivre dans les contextes oppressifs et répressifs. Ces groupes, ces communautés, et ces mouvements de contestation ont su tenir et résister car iels ne se sont pas contenté·es de lutter de manière proactive mais ont aussi développé des pratiques quotidiennes, des infrastructures matérielles et des réseaux leur permettant de continuer à exister malgré les conditions extérieures défavorables51 51. Voir Fragments of an Anarchist Anthropology de David Graeber. Il est donc nécessaire d’anticiper et de reconnaître les moments où la lutte devient impossible. Il est nécessaire de préparer les structures de solidarité et de résilience permettant de survivre à l’échec.52 52. Voir le livre Poor People’s Movements: Why They Succeed, How They Fail de Frances Piven Fox et de Richard A. Cloward L’autonomie est donc nécéssaire pour péréniser les luttes réactives et plus généralement notre capacité solidaire mais elle est d’autant plus importante dans un prisme lucide à l’égard de l’échec de certaines luttes.

5c. Culture alternative

Cette autonomie ne peut pas simplement être souhaitée. Effectivement, différentes conditions sont nécéssaires pour qu’elle existe. Par exemple, elle nécessite un groupe de personnes qui au delà de la redondance humaine fournit l’effort nécessaire à cette autonomie. Ainsi, la pérennité de l’autonomie, et par conséquence celle de la solidarité portée par le groupe, dépend du bon fonctionnement et de la pérennité du groupe en question. Pourtant cette capacité à faire groupe est un défi en tant que tel. Surtout que l’autonomie implique souvent une quantité supérieure de travail et une intrication plus forte des vies individuelles. Ces éléments accroissent mécaniquement les risques de fatigue, de conflits internes et d’épuisement militant. La durabilité d’un collectif dépend moins de son degré d’autonomie matérielle que de sa capacité à prendre soin de ses membres, à instaurer une gouvernance juste, à construire une culture interne cohérente et à maintenir un niveau élevé de confiance mutuelle53 53. Voir From Dictatorship to Democracy de Gene Sharp. Les collectifs très autonomes à l’égard du système, dans lesquels les personnes sont fortement intriquées les unes aux autres et où les projets de solidarité reposent sur une forte intensité relationnelle sont vulnérables aux tensions internes; particulièrement si une culture interne n’est pas explicitement travaillée.

Ainsi, un des facteurs déterminants de la pérennité d’un collectif autonome est sa capacité à construire une culture relativement hermétique à la culture dominante. Les communautés capables de maintenir une identité forte, des normes internes robustes et une faible porosité aux valeurs dominantes résistent mieux aux tentatives d’absorption, de division ou de récupération54 54. Voir The Politics of Nonviolent Action de Gene Sharp et réussissent, de fait, à durer dans le temps. James C. Scott montre que les groupes cherchant à échapper à l’intégration dans l’ordre dominant développent des cultures politiques, des pratiques sociales et des formes de vie qui rendent plus difficile leur absorption par les institutions étatiques ou par le système marchand55 55. Voir Zomia ou L'Art de ne pas être gouverné de James C. Scott. Les communautés anarchistes et les zones d’autonomie temporaire qui ont su construire une culture cohérente composée de rituels, normes, pratiques quotidiennes se sont protégées de la récupération capitaliste et contre l’érosion interne56 56. Voir le livre de David Graeber Direct Action: An Ethnography (2009).

Les collectifs qui parviennent à durer sont donc ceux qui construisent une culture interne suffisamment solide pour résister à la fois aux pressions externes - comme la récupération, normalisation, et la marchandisation - ainsi qu’aux tensions internes - comme l’épuisement, les conflits, la gestion des départs. Une culture alternative robuste, peu poreuse à la culture dominante, réduit les risques de corruption symbolique, de dilution des objectifs et de fragmentation du collectif. Cet isolement culturel doit être prudent. Si il est trop poreux et faible, le collectif risque la récupération. Dans le cas contraire, un isolement culturel trop important du groupe risque l’isolement global ou des dynamiques de dérive sectaire. Un équilibre doit être trouvé entre une culture suffisamment autonome pour résister, sans devenir autarcique ou sectaire.

Ainsi, pour pérenniser les projets de solidarité en les portant de manière reponsable, autrement dit de manière à minimiser le risque pour les bénéficiaires, il est nécéssaire de travailler l’autonomie des collectifs. L’autonomie doit être pérennisée par une culture lucide face aux échecs et une culture pérennisant et protégeant le collectif. Dans les réalités et les conditions matérielles qui sont les notres en Occident, l’organisation politique en communauté qui porte des projets de solidarité, nous semble la seule viable .

6. Conclusion

La position de ce texte, celui du Mallouestan, n’est pas pour autant un désaveu du militantisme proactif. En quelque sorte c’en est un à l’égard des mouvements actuels mais ce n’est pas un rejet de l’utilité ou de l’importance de tels mouvements. Nous souhaiterions voir apparaître un mouvement avec une stratégie crédible et la capacité de le mettre en œuvre. Malheureusement aujourd’hui nous ne voyons pas comment dépasser à la fois les asymétries, la réalité des conditions matérielles de terrain et les faiblesses au niveau des structures de mobilisation ; notamment la réalité d’une base militante portant les logiques libérales (au niveau de la contestation ou au niveau social). Si les conditions matérielles venaient à évoluer ou si des opportunités politiques particulièrement favorables venaient à s’ouvrir, il est possible que de tels mouvements, des mouvements avec un potentiel de changement, puissent voir le jour. Ces mouvements auraient tout notre soutien voir notre participation active.

En attendant, nous invitons les mouvements contestataires à investir la question de la structuration en vue de la préparation à l’échec. La culture libérale militante décourage cette lucidité mais elle nous semble existentielle pour la culture politique que nous portons. Militer car cela fait du bien, en prétendant nourrir un terreau favorable alors qu’il y a de grandes chances que l’on soit en train de fermer des opportunités politiques, de gaspiller des ressources à l’échelle des structures de mobilisation, et plus généralement de fragiliser la capacité des luttes nous parait à minima peu pertinent. En revanche nous invitons les mouvements à investir des projets de solidarité, un militantisme réactif tout en pérennisant cette solidarité au travers d’organisations politiques capables de surmonter le phagocytage [absorption] et le détournement par nos ennemis. Il est important de construire des espaces, des communautés où le soutien et le soin font naturellement partie de la culture. Si elle souhaite être pérenne cette culture doit être radicale et résistante vis-à-vis de la culture dominante. Les porosités ne doivent pas être axiologiques (surtout pas) mais construites sur l’idée d’une ouverture et d’une accessibilité facilitant l’intégration de nouveaux membres et le départ des membres existants.

Enfin, nous sommes convaincu·es que cette autonomie et résilience ne peut qu’être accrue et plus pertinente si elle englobe les personnes périphériques comme les voisin·es, personnes de passage ou sympathisant·es. Une culture de la solidarité n’est que plus censée si elle inclut ces personnes extérieures. Évidemment cette inclusion est limitée par les moyens. Cette solidarité permet une résilience et porte un militantisme réactif qui investit l’axiologie que nous voulons développer.

Notes

  1. Voir Régimes et répertoires de Charles Tilly
  2. Gramsci décrit cette distinction dans ses carnets de prison
  3. Voir Dynamics of Contention de McAdam, Tarrow et Tilly
  4. Les études montrent que l’impact principal de ces artistes est très faible car le contenu reste dans un entre-soi et un public déjà converti. Voir Out of the Theaters and Into the Streets. de David Whiteman
  5. Voir le livre de Ryan Moore Sells Like Teen Spirit: Music, Youth Culture, and Social Crisis
  6. Voir le livre de Michel Clouscard Le capital de la séduction
  7. Voir The Conquest of Cool de Thomas Frank
  8. Voir https://www.laquadrature.net/2024/06/05/blocage-de-tiktok·en-nouvelle-caledonie-retour-sur-un-fiasco-democratique/
  9. Voir
  10. Le canard réfractaire évoque le fait de s’approprier les moyens de production. Dans la tradition marxiste, c’est l’idée de reprendre le contrôle sur certains moyens de production pour l’utiliser contre l’ennemi et en priver l’ennemi. Dans l’explication du canard réfractaire, il n’y a pas d’appropriation ou de réappropriation des moyens de production, mais plutôt de bénéficier de et d’utiliser ses moyens de production dans une optique d’efficacité. La notion d’Open Source correspondant à des logiciels libres et gratuits est mobilisée, mais leur usage nécessite des machines fabriquées par l’ennemi, alimentées par une énergie fournie par l’ennemi, dont les standards et les attentes du moyen de production sont définis également par l’ennemi. On est loin de la théorie de la réappropriation des moyens de production initiale.
  11. Voir Davenport (2007)
  12. Voir della Porta (1995) et Earl (2011)
  13. Voir Dynamics of Contention de McAdam, Tarrow et Tilly
  14. Voir Tarrow — Power in Movement (1998) ; Meyer (2004)
  15. Gamson (1992), Snow & Benford (1988).
  16. Fillieule (2010), della Porta (1996).
  17. Lyon (2007)
  18. Roché (2020)
  19. Fillieule (2020), Roché (2020)
  20. Voir Subra, Philippe. “Géopolitique locale : territoires, acteurs, conflits”
  21. Stedman, Stephen John. “Spoiler Problems in Peace Processes.” International Security, vol. 22
  22. Voir McAdam, Doug ; Tarrow, Sidney ; Tilly, Charles. Dynamics of Contention. Cambridge University Press, 2001
  23. Voir Meyer & Staggenborg — “Movements, Countermovements, and the Structure of Political Opportunity” (1996)
  24. Voir Power in Movement de Sydney Tarrow
  25. Voir https://www.carbonbrief.org/ai-boom-means-us-is-now-investing-more-in-fossil-fuel-power-than-china/
  26. Voir l’étude de l’ADEME de 2023 sur le climatosceptissisme https://www.parlonsclimat.org/etude-climatosceptiques
  27. Mediapart, « Dissoudre les Soulèvements de la Terre : une stratégie politique », 2023.
  28. Effectivement SdT sont passés d’évènements publics comme Sainte-Soline, annoncés en avance et en centralisant les participant·es, à des actions plus diffuses sur le territoire et plus discrètes.
  29. Libération, « Les militant·es collé·es : la police a désormais ses techniques », 2023
  30. Mediapart, « Dernière Rénovation : la répression judiciaire s’intensifie », 2023
  31. Mediapart, « L’usure militante dans les mouvements climat », 2024
  32. Voir Deva Woodly, Keeanga‑Yamahtta Taylor et des chercheurs du Crowd Counting Consortium
  33. Meyer & Staggenborg
  34. Anne Revillard, Handicap et travail
  35. Voir Sarah Abdelnour, Moi, petite entreprise et le livre de Antonio Casilli En attendant les robots
  36. Éric Fassin
  37. Voir Espineira, Karine. Les politiques publiques trans : entre reconnaissance et contrôle dans Genre, santé, politiques publiques, 2017.
  38. Bourcier dans Queer Zones 3 : Identités, cultures et politiques
  39. Voir Full spectrum résistace de Aric McBay
  40. Terme qui n’est pas factuellement utilisé. Dans le monde anglophone le terme de “Neoliberal activism” est répandu. Le préfixe néo est pour nous une erreur analytique comme nous le précisons dans le texte dédié au libéralisme; une erreur qui est par contre négligeable dans ces études sociologiques.
  41. Voir Le nouvel esprit du capitalisme de Luc Boltanski et Ève Chiapello
  42. Le capital de la séduction de Michel Clouscard
  43. Voir The Conquest of Cool de Thomas Frank
  44. Voir La consommation engagée et Gouverner les conduites de Sophie Dubuisson‑Quellier
  45. Voir Nomads of the Present d’Alberto Melucci
  46. Voir Alter‑globalization de Geoffrey Pleyers
  47. Ibid. Alter‑globalization de Geoffrey Pleyers
  48. Francesca Polletta explique notamment comment les groupes ont su être résilients dans Freedom Is an Endless Meeting
  49. Voir l’article Social Movement Continuity: The Women’s Movement in Abeyance. de Verta Taylor
  50. Voir The Politics of Nonviolent Action de Gene Sharp
  51. Voir Fragments of an Anarchist Anthropology de David Graeber
  52. Voir le livre Poor People’s Movements: Why They Succeed, How They Fail de Frances Piven Fox et de Richard A. Cloward
  53. Voir From Dictatorship to Democracy de Gene Sharp
  54. Voir The Politics of Nonviolent Action de Gene Sharp
  55. Voir Zomia ou L'Art de ne pas être gouverné de James C. Scott
  56. Voir le livre de David Graeber Direct Action: An Ethnography (2009)

Notes