Une solidarité dans l’autonomie

Avant propos

Comme nous l’avons présenté dans le chapitre/texte de présentation “Vivre ensemble et libres”, le Mallouestan est un projet porté par une liberté qui se fonde sur la solidarité. En effet, nous rejetons le mythe libéral d’un individu autonome indépendant d’un collectif et d’une société. Chacun et chacune d’entre nous est né dans un tissu social qui nous préexiste. Peu importe les efforts que nous fournirons, il est impossible d’échapper à l’échange, l’interaction ou les transactions avec nos pairs Homo sapiens. Même si cela était possible, nous existons sur une planète que nous partageons avec de nombreuses autres espèces ; ainsi, d’une manière ou d’une autre, dans la domination ou la cohabitation, nous vivons dans des communautés. Face à cette nécessité d’être en collectif pour survivre et s’épanouir, ainsi que notre envie d’une vie épanouie qui ne le soit pas aux dépens d’autrui, avoir comme objectif la solidarité nous était incontournable.

Une solidarité à différentes échelles

Dans un premier temps, cette solidarité va se jouer à l’échelle collective. Pour pouvoir porter une solidarité qui déborde du groupe, il faut d’abord réussir à se soutenir les un•es les autres au sein du collectif. De nombreux outils et mécanismes sont mis en place à cet égard. Pour rejoindre le Mallouestan il n’y a pas de part à acheter ou de somme financière quelconque à avancer. Les séjours au sein du collectif que ce soit en visite ou en tant qu’habitant•e du lieu suivent cette même logique ; chacun•e paye en fonction de ses moyens. Il en est de même pour l’effort nécessaire à fournir au fonctionnement du collectif. La charge de travail est mutualisée et chacun⸱e y contribue en fonction de ses moyens. Le travail tel qu’il est défini au Mallouestan correspond à l’effort nécessaire au fonctionnement du collectif tant bien en maraîchage, par exemple, que les tâches comme la vaisselle ou le ménage, ou encore les différents temps de soin et de solidarité.

La solidarité se manifeste également au sein du groupe au travers de notre vigilance collective à l’égard des autres membres. Cette vigilance a comme objectif de s’assurer que nos différents droits sont bien respectés mais aussi d’être attentif et attentives au bien-être de chacun et de chacune. Cela se manifeste par de petites choses comme s’assurer qu’une personne a bien l’opportunité de s’exprimer sans qu’on lui coupe la parole ou par des choses souvent moins évidentes comme la gestion d’un mal-être au sein du groupe.

Cette capacité à faire groupe nous permet d’agir à une échelle plus grande que le simple collectif. Ainsi, nous souhaitons être un soutien et une aide envers les différentes personnes qui, pour une raison ou une autre, en ont besoin autour de nous. Il peut s’agir d’une voisine âgée vivant seule qui a besoin d’une aide de temps en temps, ou cela peut se manifester par une aide au sein d’autres projets autour de chez nous. Nous cherchons aussi à partager certains de nos privilèges : nous souhaitons partager nos surplus alimentaires, créer des communs à partir des terrains que nous avons la possibilité de libérer de la propriété privée, aider ponctuellement une personne à court de moyens et héberger des personnes qui se retrouvent sans toit.

Différents projets de solidarité sont bien sûr ouverts à toute personne en dehors du territoire géographique proche. Tous ces projets de solidarité sont évidemment limités par nos moyens qui sont notamment contraints par la distance et l’accessibilité aux personnes qui pourraient en bénéficier. La solidarité que nous portons à une plus grande échelle prend donc d’autres formes ; nous cherchons plutôt à partager notre expérience, nos compétences et nos réflexions. Dans cette optique, nous souhaitons pouvoir venir en soutien à des projets similaires au nôtre, que ce soit pour construire une maison, cuisiner lors d’événements ou proposer des formations et des conférences.

Pour contraster avec l’échelle que nous venons juste d’évoquer, un dernier aspect de la solidarité que nous souhaitons développer au Mallouestan est l’aide portée aux autres individus des écosystèmes que nous habitons. Nous rentrons plus en détail sur ce point dans le texte/chapitre « une cohabitation avec le sauvage » où nous expliquons notre approche s’inscrivant dans un cadre écocentriste, voulant prendre en compte les intérêts des autres espèces qui nous entourent.

Une solidarité responsable

Nous avons regardé avec inquiétude d’autres projets, autour de nous et plus lointains, qui, comme nous, portaient des projets de solidarité mais qui ont, malgré eux, du fermer leur porte ou ont implosé. Nous avons essayé de comprendre ce que nous pouvions faire pour éviter, tout au moins minimiser, cette issue pour notre projet. Il nous a semblé que la cause la plus récurrente de l’échec de projets comme le nôtre était une fragilité au niveau des moyens humains. Par exemple, de nombreux projets ont échoué suite à la séparation d’un couple à sa tête, ou dans d’autres cas le départ d’une personne qui était indispensable au projet parce qu’étant la seule à avoir certaines compétences. La deuxième cause de nombreux échecs est financière. Les associations dépendantes de dons extérieurs, par exemple, survivent difficilement à des crises économiques impactant fortement leurs rentrées d’argent. D’autres projets portés par des fonds propres se retrouvent en difficulté car les personnes portant le projet sont obligées, pour des raisons financières, de jongler entre une vie salariale et le projet. Ne trouvant souvent pas assez d’énergie ou de temps pour le projet en question. La dépendance à l’égard de financements externes comme les subventions conduit également à une précarité quand on en dépend car si la subvention ou le mécénat se tarit, il est impossible de continuer le projet.

Nous considérons que les projets de solidarité, qu’ils soient militants ou associatifs, ont la responsabilité de pérenniser l’aide, le soin ou le soutien qu’ils souhaitent apporter. Nous accordons donc une importance au fait de porter collectivement nos divers projets de solidarité. C’est-à-dire que, plutôt qu’un couple, nous privilégions un collectif avec de nombreux membres. Nous cherchons, comme nous le précisons dans le texte/chapitre « mutualisation des privilèges », à faire en sorte que personne au sein du collectif ne soit indispensable. Nous veillons et nous restons vigilants et vigilantes à ne pas s’engager par envie d’aider dans des projets de solidarité où le collectif n’est pas assez solide pour les porter.

Le deuxième point concerne donc la situation financière. La stratégie principale au Mallouestan est de réduire nos coûts de fonctionnement maximisant ainsi notre capacité d’aider avec peu de moyens. Ainsi, le projet fonctionne sans que personne ne soit obligé de travailler dans un schéma salarial de 35 heures. Les personnes sur le lieu travaillent à peine une journée par semaine à l’extérieur du lieu pour financer le projet (Le prix hebdomadaire est d’environ 100 euros soit 11h par semaine si au SMIC). L’objectif est de minimiser la nécessité de travailler à l’extérieur permettant ainsi à chacun et chacune de participer aux activités du collectif, ce qui inclut les divers projets de solidarité. Cela est rendu possible par le deuxième objectif composant le titre de ce texte : l’autonomie.

L’autonomie comme source d’empouvoirement solidaire

Effectivement, l’autonomie est née au Mallouestan dans cette optique de réduire notre dépendance à l’argent et au revenu. L’autonomie défendue par le Mallouestan n’est pas une autonomie autarcique où nous vivrions seul•es dans notre coin en répondant à tous nos besoins. C’est une autonomie d’opposition, une autonomie à l’égard de, et non une autonomie absolue. Autrement dit nous voulons être autonomes et indépendant•es de nos ennemis politiques mais nous souhaitons travailler et collaborer avec d’autres lieux et collectifs portant des valeurs similaires aux nôtres. Nous vivons, par exemple, sans être raccordé•es au réseau électrique, nous permettant d’économiser de l’argent qui bénéficie au collectif et notamment aux projets de solidarité. En construisant nous-même, en réparant sans devoir payer autrui, en nous alimentant sans dépenser autant d’argent à l’extérieur, nous économisons ce dernier. Ces économies permettent un coup de vie très faible sur le lieu, réduisant la nécessité de travailler à l’extérieur permettant ainsi de pouvoir investir plus de moyens dans la solidarité.

L’autonomie que nous défendons n’est pas non plus une autonomie viriliste de survivaliste dite d’“extrême droite”, cherchant à satisfaire une liste de cinq nécessités populaire dans les milieux de bushcraft contenant les besoins en eau, en nourriture, de s’abriter, de se soigner, et de se vêtir. Nous souhaitons être autonomes dans tous nos objectifs comme ceux détaillés dans le texte/chapitre sur la vie culturelle ou dans les différents projets de solidarité que nous évoquons dans ce texte. Nous souhaitons être autonome dans les différents aspects que nous valorisons d’une vie saine et enviable ; comme nous le détaillons aussi dans le texte/chapitre correspondant.

Au-delà de simplement nous permettre d’économiser de l’argent, l’autonomie permet de monter en compétences sur de nombreux sujets. Savoir construire une maison, ou un abri, est certes utile sur un écolieu comme le nôtre mais ça l’est également sur un camp de migrants, au sein d’une ZAD, ou pour une famille avec peu de moyens cherchant la sécurité d’un toit. Être moins dépendant du système marchand totalisant permet aussi de trouver du temps et de nombreux autres moyens pour aider et soutenir des personnes. Nous voyons donc l’autonomie comme une source d’empouvoirement militant et solidaire ; de fait, nous ne pouvons que la valoriser et la mettre en avant.

Notes