Une approche non-anthropocentrée
Dans une société où la raison est valorisée au-delà de son utilisation mais en tant que fin en soi, de nombreuses discriminations voient le jour. Dans le cas de la culture occidentale, c’est notamment l’humain qui a bénéficié d’une considération particulière. L’humanisme s’est développé avec une distinction de plus en plus utilisée entre l’humain et ce qui ne l’est pas. L’opposition entre nature et culture s’est ancrée et a contribué à justifier la réification [transformer ce qui est vivant, humain, relationnel ou symbolique en “chose”, en objet manipulable] de notre environnement et des écosystèmes qui nous entourent. Au nom de l’espèce humaine, de l’humanisme et de la raison, nous avons adopté des logiques et des stratégies de subsistance, autrement dit des moyens de répondre à nos besoins, écocides et mortifères.
La crise climatique, les enjeux qui l’accompagnent, ainsi que la 6e extinction de masse crient la limite de l’approche de la culture dominante. Il est donc nécessaire de tisser avec le monde, avec l’environnement qui nous entoure, et avec la nature sauvage une nouvelle relation qui dépasse les manquements de nos rapports actuels. Il devient nécessaire, vital, de trouver un rapport au monde non anthropocentré [le fait d’être centré sur l’humain] qui considère les intérêts de l’environnement, de la nature sauvage, autant que celle des humains.
Un rejet de la domestication
Pour nous au Mallouestan, cette scission avec la nature sauvage a été initiée au moment de la Révolution néolithique. Cela n’implique en rien que nous romantisons une époque pré-néolithique comme pure et sans défauts. Ce constat est un regard porté sur l’histoire et qui souhaite apprendre de nos erreurs pour mieux construire ce rapport au monde que nous venons d’évoquer. La révolution néolithique a été notamment caractérisée par une transition entre de multiples stratégies de subsistance, autrement dit le passage des différents moyens qu’Homo sapiens avait pour répondre à ses besoins vitaux, vers une stratégie par défaut et imposée : celle de l’agriculture sédentaire.
En effet, l’agriculture est née conjointement avec les premiers États. C’est aussi la naissance de la domestication ; que nous opposons au sauvage. Le sauvage étant ce qui échappe aux sociétés organisées1
Cette opposition radicale à la domestication s’inscrit dans notre opposition à l’État et donc dans notre perspective anarchiste autant que notre opposition à la domestication de la nature sauvage. Cette opposition est, comme de nombreux autres idéaux, une manière de guider nos choix bien plus qu’une prétention absolue notamment en ce qui concerne sa faisabilité. Ainsi le critère de biodiversité peut être enrichi par cette opposition au sauvage ; par exemple, l’un des endroits avec la plus grande biodiversité en France métropolitaine est le Jardin des Plantes de Paris, pourtant ce n’est pas, pour nous, un modèle de ce que devrait être la nature. Par contre, une biodiversité qui n’est pas soumise au contrôle d’une société humaine, autrement dit une biodiversité qui n’est pas domestiquée nous semble bien plus souhaitable.
Nous cherchons donc au Mallouestan, à développer des stratégies pour répondre à nos besoins qui minimise, à défaut d’éliminer, la domestication. Par exemple, nous faisons du maraîchage car nous n’avons pas les compétences pour se passer de cette forme de domestication mais nous avons arrêté de cultiver de nombreuses plantes domestiques que nous avons remplacé par la récolte de plantes sauvages.
Une géopolitique sauvage
L’objectif de se défaire de la domestication passe par la compréhension de son opposé : le sauvage. Le projet écologique que le Mallouestan porte passe par une familiarité avec les écosystèmes et le monde sauvage qui nous entoure. En effet, pour évaluer l’impact de nos actions, il faut commencer par comprendre l’univers dans lequel elles agissent. Cette géopolitique sauvage qui nous entoure doit être prise en compte et doit être intégrée au sein des différents projets politiques. Ce n’est qu’en acceptant ce lien avec le monde sauvage qui nous entoure que nous pourrons imaginer un rapport au monde qui porte les solidarités que nous souhaitons. Par exemple, savoir que la chouette effraie qui habite en ce moment dans les arbres aux côtés de nos maisons élira domicile au printemps dans un chêne plus loin dans le champ est une donnée essentielle si jamais on doit choisir d’abattre ou non ce chêne. Comprendre les différents espaces d’échanges interspécifiques [entre les espèces] et les enjeux de ces échanges est crucial pour déterminer comment habiter un espace.
Autrement dit, les politiques humaines doivent composer avec la géopolitique non humaine. Les communautés humaines doivent composer avec la sociologie sauvage qui nous entoure. L’objectif du Mallouestan est d’écouter, observer et être attentif à ce monde sauvage. Cela passe notamment par en faire un sujet de conversation mais aussi de vigilance à son égard. Ce monde sauvage doit être pris en compte dans nos décisions. Les intérêts des différents acteurs de la géopolitique sauvage dans lequel nous nous inscrivons doivent être évalués et respectés.
Une cohabitation
Une fois ces intérêts pris en compte il est possible d’imaginer une autre place que nous pouvons investir au sein de ces écosystèmes. Nous développons une approche de la cohabitation entre Homo sapiens et les écosystèmes qui diffère, par exemple, d’une approche centrée sur la minimisation des impacts et la restriction du territoire. Le fait de chercher à coexister en minimisant absolument tout impact sur les écosystèmes qui nous entourent a tendance à soutenir une frontière hermétique entre le monde humain et la nature sauvage. Au Mallouestan, nous cherchons donc à dépasser la coexistence et tendons vers la cohabitation. Par exemple, nous cherchons à construire des maisons qui, au-delà d’être sobres énergétiquement, laisse place aux autres membres de l’écosystème. Le cas de l’hirondelle qui, face aux nouvelles logiques de construction et de rénovation, se retrouve en difficulté pour la nidification illustre ce que nous souhaitons éviter. Nous voulons construire un mode de vie qui, contrairement aux logiques modernes, trouve sa place au sein de la géopolitique sauvage. Cette vision diffère de celle que nous avons déjà présentée qui, plutôt que de s’inscrire dans des espaces existants, accorde, comme si cela était par altruisme, des espaces au sauvage. Le Mallouestan cherche donc à cohabiter en tant qu’espèce parmi d’autres au sein des espaces sauvages qui nous préexistent, et ce n’est pas pour autant que nous n’allons pas porter de vigilence sur nos impacts et les espaces dans lesquels on se déplace ou que l’on investit.
Réensauvagement
Le réensauvagement d’espace agraire est devenu une stratégie répandue dans les milieux écologiques. Notre objectif pour des raisons écologiques et plus généralement politique est également un réensauvagement. C’est-à-dire, comme nous l’avons expliqué plus tôt, un rejet de la domestication. Autrement dit le rejet des logiques coloniales, de la civilisation que nous connaissons, de l’État et sa répression, de l’industrie et de ses technologies, ou de manière plus générale de la culture dominante ; la culture qui justifie et entretient la civilisation écocidaire coloniale et extractiviste qui nous a bercé·es. Concrètement, cela se manifeste au Mallouestan de différentes façons et à des échelles très variables. Pour certains c’est lécher son assiette, pour d’autres cela passe par refuser de nombreux tabous de la culture dominante, cela passe par la recherche de nouvelles stratégies répondant à nos besoins et permettant une vie épanouie sans les logiques que nous venons de décrire. Cela passe par chercher une place dans le monde sauvage en la défendant en toute solidarité. C’est aussi troquer les chauvinismes [hiérarchies et discriminations] courants (les hiérarchies comme culture > nature) et revendiquer une rupture avec la culture de la domestication.