Pour une culture de soin, de santé physique et mentale, ainsi qu’une vie épanouissante
Se reconnecter avec la nature, vivre sans les intrants et pesticides toxiques du système dominant, vivre loin de la pollution ou vivre avec un rythme de vie sain est évidemment alléchant pour de nombreuses personnes. Créer cet espace s’avère difficile tant les mécanismes de la culture dominante sont efficaces à la rétention de ses membres. De nombreuses personnes tentent malgré tout de quitter cette culture pour s’installer en maraîchage ou en permaculture ; rappelant l’exode d’une population similaire à celle qui a été dans le Larzac dans les années 1970. Ailleurs, des jeunes ingénieurs fraîchement diplômés ou quittant leur cursus avant son obtention et sensibles à la cause écologique investissent le milieu rural dans une quête similaire, avec l’envie de remettre les mains dans la terre et de développer un rapport au monde moins toxique. De nombreux projets se heurtent à une réalité bien différente de leurs attentes. Pour le maraîchage, il est courant que la pénibilité du travail, engagée souvent avec un manque de prudence et de connaissance, entraîne des maux de dos ou d’autres problèmes physiques. La solitude, le manque de temps, l’anxiété ainsi que d’autres pathologies d’ordre psychologique dû aux ruptures avec la culture dominante condamnent de nombreux projets.
Le Mallouestan a la chance d’être né après de nombreux essais par d’autres de lancer des projets similaires. Nous avons eu la possibilité et l’opportunité d’apprendre de leurs erreurs, tout au moins de faire de notre mieux pour éviter ces embûches. Pour les mêmes raisons que nous avons explicitées dans le texte/chapitre « Solidarité dans l’autonomie » nous avons la responsabilité de faire attention à la santé du collectif et de ses individus. En effet, cette responsabilité existe à notre égard, au sein de notre collectif, et à l’égard des personnes que nous avons commencé à aider et celle que nous souhaitons à l’avenir soutenir. Au-delà d’un outil de “pérennisation de main d’œuvre” c’est aussi un objectif en tant que tel de pouvoir vivre chacun et chacune d’une manière viable et enviable. Notre envie est de créer une culture et un lieu où l’on peut vivre épanoui·e et de manière saine.
La santé mentale et physique
Cela passe tout d’abord par la question de la santé mentale et physique. Commençons par aborder la question de la santé mentale souvent oubliée et sous-estimée. Malgré la rupture avec la culture dominante, les espaces alternatifs ont leur lot de défis en ce qui concerne la santé mentale. Dans un contexte où nous ne pouvons/voulons pas nous reposer aussi facilement sur le système marchand totalisant pour répondre à nos besoins, c’est à nous de le faire. On se retrouve en quelque sorte confronté à nous-même et à notre autonomie ou l’absence de celle-ci. Souvent, ces espaces alternatifs portent des projets difficiles à tenir, que ce soit sur le plan de l’effort à fournir ou de l’expérience émotionnelle. Par ailleurs, les espaces alternatifs sont composés de nombreuses personnes, neuro-atypiques ou vivant avec des pathologies diverses, attirées par des alternatives au système capacitiste. La question de la santé mentale est de fait une question incontournable pour tout projet alternatif ou collectif.
Au Mallouestan nous cherchons à développer un contexte où les spécificités de chacun et de chacune, diagnostiquées ou non, sont prises en compte autant dans l’organisation collective qu’au sein d’une vigilance interpersonnelle. Rappelons que l’un des objectifs du lieu est de pouvoir compter les un·es sur les autres ; il est donc important — quand une personne ne se sent pas bien, qu’elle a besoin de temps pour elle, qu’elle a au contraire besoin de soutien et d’être écoutée, ou qu’elle a besoin de se faire rappeler de prendre une pause et de se reposer — que le collectif et les individus qui le composent soient acteur·ices et s’adaptent pour permettre de répondre au besoin. Il est important que ces spécificités, ces façons de fonctionner, ou ces manières d’être soient prises en compte quand cela est possible et souhaitable.
Nous souhaitons développer des mécanismes similaires pour ce qui est de la santé physique. Nous valorisons la maîtrise des questions de santé physique en organisant par exemple des formations en interne sur l’ergonomie, les soins de type automassage et les étirements ou le renforcement musculaire dans l’optique de préparer nos corps à l’effort et aux mouvements de notre quotidien. Cela passe aussi par des moments collectifs ou par différentes activités durant lesquel·les nous renforçons nos corps ou les soignons. Nous souhaitons développer également une vigilance collective et interpersonnelle sur la santé physique ou la mise en danger des personnes du collectif et celles et ceux qui nous entourent. Par exemple, cela implique d’interpeller une personne si on remarque qu’elle porte un objet trop lourd ou s’engage dans un effort mais de manière non sécurisée. De manière similaire aux mécanismes pour la santé mentale il est important collectivement d’adapter les lieux, les chantiers, ainsi que les activités aux spécificités de chacun et de chacune quand cela est possible et souhaitable.
Une vie équilibrée
La santé mentale et physique est obtenue et entretenue notamment au travers de la diversité des activités. En variant les activités physiques nous évitons les blessures liées aux mouvements répétitifs ou la sur-sollicitation déséquilibrée de notre corps. Il en est de même pour la santé mentale où il est souhaitable dans notre quotidien de normaliser et d’encourager des moments ludiques, de repos et de temps pour soi, de temps collectifs et sociaux, ainsi que des moments de contemplation, de créativité, ou de pratique artistique quelconque. Cette liste est évidemment non exhaustive mais les éléments cités sont des exemples de ce que le Mallouestan cherche à intégrer au quotidien des personnes habitant et gravitant autour du lieu.
Cela passe, par exemple, par les événements culturels organisés sur le lieu qui ont comme objectif principal de permettre aux habitants et habitantes d’avoir accès à des aspects diversifiés au sein du fonctionnement du lieu. Cela permet également aux personnes en visite ou gravitant autour du lieu d’en profiter également et ainsi de créer des espaces de rencontres et de socialisation permettant d’éviter un entre-soi et cela permet de développer des liens au-delà des membres du lieu. Contrastant avec ces moments et ces espaces d’activité sociale, nous souhaitons aussi permettre à chacun et chacune sur le lieu d’avoir des journées de repos, la possibilité de partir en vacances quelle que soit sa situation financière, de visiter sa famille, ou de suivre un stage en dehors du lieu dans un domaine qui intéresse la personne. L’objectif du Mallouestan est donc de pérenniser cette diversité et de maintenir cette richesse de vie malgré les contraintes exigées par le système.
Un cadre collectif face aux problèmes structurels
Le nombre de réflexes acquis lors de notre socialisation dans le système vont à l’encontre de cette qualité de vie. Au Mallouestan, nous cherchons collectivement à porter un projet où ces réflexes sont découragés par le cadre mis en place. Cela n’implique en rien que ces réflexes sont stigmatisés ou qu’un jugement est émis à l’égard des personnes qui les ont. Au contraire, c’est l’acceptation que ces comportements dépassent l’échelle individuelle et nécessite une réponse collective. Ainsi, par exemple, dans le contexte de l’alimentation, de nombreux produits ne sont pas autorisés sur le lieu éliminant de nombreuses tentations pour des personnes ayant les réflexes que nous avons évoqués. Au travers de ce cadre, l’objectif est de développer de nouvelles habitudes et des solutions alternatives aux logiques de la culture dominante. C’est en plaçant la responsabilité au niveau du collectif que nous évitons l’injustice de laisser un individu se déconstruire par lui-même, comme s’il s’était construit de cette manière volontairement ou en connaissance des leviers et pouvait donc se déconstruire facilement.
Une vie enviable
Comme nous l’avons expliqué, l’objectif du lieu est de développer un contexte et une culture de soins où l’on peut compter les un·es sur les autres. L’idée n’est pas pour autant de porter un projet sacrificiel au travers de ce soutien collectif. Nous souhaitons que l’alternative que nous développons parle aux personnes qui gravitent autour de nous. Que notre vie, malgré ses écarts avec celle de nombreuses personnes en Occident, ne soit pas considérée comme une vie ascétique mais bel et bien une vie souhaitable et désirable. Nous n’avons certes pas de télévision ni d’eau chaude courante mais nous souhaitons montrer que les autres éléments de confort que nous possédons sont bien plus intéressants et réjouissants : la commodité d’avoir du temps pour se consacrer à des projets qui nous intéressent et de les savoir utiles et valorisés, celle de pouvoir avoir un massage en cas de besoin ou juste pour se détendre, le fait d’avoir des personnes là pour nous quand on ne se sent pas bien ou au contraire de partager un moment de grande joie, le fait de ne pas sombrer dans l’anxiété si on perd son travail, ou encore, pour conclure cette liste non exhaustive, le confort de savoir que notre vie, l’ensemble de ces belles choses, ne vient pas aux dépens d’autrui, ne vient pas aux dépens de l’exploitation d’enfants ou de la pollution de notre planète par le système industriel.