La mutualisation des privilèges

Contre la propriété privée

Découlant de notre vision anarcho-communiste - détaillée dans le texte “Anarcho-communisme” -, l’opposition à la propriété privée n’est pas simplement un rejet du statut de propriétaire foncier ou de capitaliste accumulant de l’argent dans des comptes bancaires mais une opposition à l’accaparement et à la rétention en générale de capitaux et de privilèges. Le sociologue Pierre Bourdieu, dans son livre Les formes de capital, propose quatre type de capitaux détenus par une personne:

  1. Le capital économique correspond au capital foncier, industriel, financier, etc.
  2. Le capital culturel désigne l’ensemble des savoirs et savoir-faire, connaissances et compétences, et sens pratique.
  3. Le capital symbolique correspond à la perception que la société à de la personne, en terme de distinctions, diplômes, médailles, honneurs, attributs jugés positifs. Si une personne est blanche et éduquée selon les attentes de la culture dominante cela lui permet d’accéder à des opportunités auxquels une personne immigrée ou en situation de handicap ne bénéficie pas dû aux différents stigmates [attributs dévalorisants au regard d’autrui] que la même culture dominante encourage.
  4. Le capital social désigne ce dont peut bénéficier une personne du fait de ses relations et de qui elle connaît.

De nombreux autres travaux mettent en avant de nombreux privilèges et sources de dominations et de discriminations. Nous cherchons au Mallouestan à développer un contexte où ces différents privilèges sont dans la mesure du possible partagés et mutualisés.

La mutualisation financière

Les coûts financiers, auxquels le collectif n’arrive pas encore à se défaire, sont partagés parmi les membres de façon équitable dans le respect de l’adage populaire dans les milieux anarcho-communiste “de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins”. Il est hors de question de louer ou de mettre à disposition du foncier en échange d’une rémunération permettant l’enrichissement personnel ou collectif. Les frais du collectif sont partagés à prix libre respectant l’adage ci-dessus mentionné et non la vision du prix libre qui se démocratise dans les milieux alternatifs où chacun·e paye ce qu’iel souhaite. Cette mutualisation permet de minimiser toute forme de discrimination économique et permet ainsi l’accèssibilité du lieu à toute personne quels que soient leurs revenus.

Au Mallouestan les personnes les plus investies appelées “arrimé·es” participent différemment à cette mutualisation. Les arrimé·es mutualisent tous leurs revenus et tout leur patrimoine. Cette mise en œuvre de la vision politique évoquée ci-dessus, refusant toute propriété privée, est loin d’être simple et plusieurs risques apparaissent. En effet, la mutualisation, dans notre cas tout au moins, nécessite l’accord de toutes les personnes concernées avant une dépense ponctuelle ou non prévue. Cette réalité pourrait créer des situations dangereuses comme le fait qu’une personne devienne dépendante du collectif sur le plan économique et reste en son sein pour les mauvaises raisons. Par ailleurs, l’accord préalable des autres membres pour toute dépense risque de créer un contexte éliminant la possibilité de toute vie privée économique hors du collectif.

Pour ces deux raisons le collectif a mis en place plusieurs sécurités. Par exemple, le filet de sécurité, qui correspond à une somme d’argent contrôlée uniquement à l’échelle individuelle, permet, dans le cas d’un départ, d’avoir l’autonomie financière suffisante après le départ du Mallouestan. Il existe aussi une allocation mensuelle égale pour chaque membre décidée collectivement. Cette allocation fonctionne notamment grâce au fait que la mutualisation financière mise en place garantit de nombreux droits et couvre par défaut de nombreux frais partagé par les membres comme un abonnement téléphonique minimal, les frais bancaires, de santé, les coûts des personnes dépendantes des membres (familles, enfants, animaux de compagnie), des frais pour l’entretien des vélos et des outils, et ainsi de suite. Autrement dit, toutes les dépenses considérées comme nécessaires par l’ensemble des membres sont couvertes par la mutualisation permettant à l’allocation mensuelle d’être réellement disponible pour la personne. Tous ces droits sont garantis par la mutualisation et ne sont pas dépendants de la contribution des individus et ne peuvent être conditionnés.

Le Mallouestan cherche donc à solidifier ces mécanismes permettant de pérenniser la solidarité interne et d’effacer les privilèges économiques de ces membres.

La mutualisation du capital symbolique et capital social

Comme nous l’avons vu dans l’introduction, le capital financier n’est pas le seul privilège qui peut être accumulé, accaparé ou hérité. Chacun·e des membres du collectif a évidemment un parcours singulier octroyant ou refusant de nombreux privilèges. Que ce soit le niveau d’éducation qui transparaît, les contacts et le réseau professionnel dans lequel iels étaient inscrit·es, ou le contexte familial, chacun·e ne peut prétendre aux mêmes opportunités ou mobiliser au travers de ses relations les mêmes ressources. Cette réalité est combattue de multiples manières au Mallouestan.

Premièrement, au travers de la mutualisation et de la solidarité collective, nous offrons une sécurité à tous les membres et à toutes les personnes gravitant autour du Mallouestan dans la limite de nos capacités comme nous l’expliquons dans le texte / chapitre « Solidarité dans l’autonomie ». Deuxièmement, en rejetant de nombreux acquis considérés comme de la propriété privée illégitime ; en effet, en refusant de complaire à de nombreuses cases de la culture dominante et en développant une culture propre au groupe, les stigmates et logiques de domination de cette culture dominante perdent du sens. Nous ne prétendons pas les effacer totalement, notamment de par la porosité que nous avons malgré tout avec le système mais nous essayons de les minimiser. Ce n’est pas pour autant qu’il faut faire semblant que ces logiques n’existent pas mais bien au contraire d’être vigilants et vigilantes à leur manifestation.

Enfin, une autre manière de combattre ces privilèges est de partager les ressources à notre disposition sur lesquelles nous pouvons nous appuyer. Ainsi, les connaissances susceptible d’aider et de nous soutenir sont présentés à l’intégralité du groupe, on encourage chacun et chacune de tisser des liens avec d’autres projets, et comme nous l’avons déjà dit, nous œuvrons pour que le soutien et la solidarité au sein du groupe minimise la précarité des membres ayant moins de sécurité à l’extérieur.

La mutualisation des compétences et des savoirs

Nous avons parlé d’autonomie dans le texte/chapitre sur la solidarité. Nous venons de voir qu’une façon de minimiser les injustices sociales est de réduire la dépendance du groupe et de ses membres à l’aide extérieure. L’idée, bien sûr, n’est pas de refuser toute aide ou de décourager le fait de tisser un réseau de soutien en dehors du lieu mais bel et bien d’outiller les personnes pour qu’elles aient, si jamais cela est nécessaire, d’autres sources de sécurité ; ou de pouvoir les créer. Cela passe donc par la mutualisation des compétences et des savoirs. En effet, chacun et chacune des membres du collectif possède et détient de nombreuses connaissances. Comme pour la propriété privée et les privilèges évoqués précédemment, le Mallouestan cherche à mutualiser ces savoir-faire.

Au quotidien, cela se manifeste en participant aux chantiers collectivement sans chauvinisme [sans discriminations]. Par exemple, les stéréotypes de genre ont tendance à exclure les femmes de certains domaines et activités créant ainsi un déséquilibre dans les savoirs. Il est de la responsabilité du collectif d’essayer de pallier cette injustice comme de nombreuses autres basées sur d’autres stigmates. Les constructions et le bricolage sont effectués par tous les membres au même titre que le soin, le maraîchage, la gestion administrative, les projets de solidarité et ainsi de suite. Non seulement cette approche collective évite la spécialisation et donc la dépendance du collectif à l’égard d’un membre ou d’un sous-groupe de membres mais cela permet aussi de travailler sur la démocratisation des savoir-faire.

Cela a lieu au quotidien pour les membres et habitant·es du lieu mais, comme pour les autres privilèges présentés ci-dessus, l’objectif est aussi d’inclure les personnes gravitant autour du lieu et de toute personne souhaitant participer au projet. Comme nous le détaillons dans le texte/chapitre « Recherche et transmission » nous organisons des stages et des événements pour partager ces compétences, ces connaissances et plus généralement nos privilèges avec les personnes de l’extérieur, et nous accueillons toute l’année des personnes en visite qui partagent notre contexte de partage et de transmission.

La création de communs

Finalement, notre objectif est de s’extraire de cette logique de propriété privée et de créer des communs ; des communs fonciers, naturellement, mais de plus, comme nous l’avons vu, des espaces communs mutualisant les autres capitaux et privilèges que nous avons également abordés. Nous souhaitons libérer du foncier du système marchand et de la propriété privée et l’ouvrir à l’extérieur par la création de communs. Au même titre, nous souhaitons ré-acquérir des compétences, des outils et des logiques que nous souhaitons ouvrir et partager avec celles et ceux que cela intéresse, et nous souhaitons développer une sécurité alimentaire que nous partagerons avec celles et ceux qui pourraient en bénéficier.

La mutualisation du travail

Enfin une mutualisation qui structure la vie au sein du collectif est celle du travail. Comme nous le détaillons dans le texte / chapitre « Travail et liberté », nous voyons le travail comme essentiel à notre émancipation vis-à-vis de nos ennemis politiques, notamment du système marchand totalisant. Cet effort que le collectif considère utile - autrement dit le travail - doit pouvoir être fourni par le collectif. A cet égard, tous les membres ne sont pas égaux, pour diverses raisons. Tout le monde ne peut pas participer de la même manière ou autant à cet effort. C’est donc au travers de sa mutualisation que les personnes ne pouvant y contribuer peuvent pour autant bénéficier des mêmes droits et de la sécurité que le collectif souhaite proposer à ses membres. Pour le collectif, le travail est donc un prérequis à l’inclusivité au sein du groupe ; ainsi, la valorisation du travail, loin d’être capacitiste est au contraire un vecteur de justice et d’équité.

Notes