Une convivialité matérialiste non libérale

Un vivre ensemble non-individualiste

Vivre ensemble en collectif soulève de nombreux défis. Il n’est pas facile de s’extraire du carcan laissé par notre éducation et notre vie dans la société. Comme nous l’avons expliqué dans le texte/chapitre « Solidarité dans l’autonomie », le Mallouestan a notamment comme objectif de porter des projets de solidarité, élargissant notre vie collective à de nombreuses personnes de l’extérieur. Le vivre ensemble, la convivialité que nous cherchons à développer, doit s’adapter à de nombreuses réalités, tant en interne qu’en externe. La convivialité doit trouver un équilibre entre l’individu et le collectif. Effectivement, le groupe est composé de personnes qui ont chacun·e des spécificités ; pour autant l’individu ne peut être placé au centre du fonctionnement au risque de créer des situations ingérables où des intérêts contradictoires entrent en jeu.

La vision que nous portons découle de notre approche anarcho-communiste — que nous expliquons dans le texte/chapitre « Anarcho-communisme » — s’opposant au libéralisme. Nous développons de fait une communauté qui adopte des outils permettant de dépasser les embûches de l’individualisme et du libéralisme. Cela passe notamment par une redéfinition de nombreuses responsabilités, les incombant au niveau collectif plutôt qu’individuel. Par exemple, nous refusons de laisser des personnes seules face aux différents défis que notre mode de vie encourage. Nous utilisons une charte pour créer un contexte commun que nous appliquons collectivement. Par exemple, au travers de cet outil nous créons un contexte exempt de nombreuses sources de consommation alléchantes comme la nourriture ultra-transformée. La charte est un outil qui permet également de créer un contexte où de nombreux comportements toxiques de la culture dominante sont proscrits.

Faire groupe

Pour nous, au-delà du libéralisme, de nombreux freins rendent le vivre ensemble et, plus généralement, notre capacité à faire groupe délicate. L’un des freins majeurs, de notre point de vue, découle de l’atomisation que la culture dominante libérale a créée et entretient. Ce parcellement déborde le cadre social et fragmente les rapports au monde. Chacun·e, même en parlant la même langue, emploie des concepts, des valeurs et des principes très différents, et ces notions, tendent à être individuelles. Autrement dit, derrière de nombreux mots se cachent des définitions qui leur sont quasiment propres. Cela rend les échanges, l’organisation et la convivialité d’autant plus difficiles. Comment s’organiser quand des notions fondamentales diffèrent autant ; parfois sans même s’en rendre compte, car les mots employés, contrairement à ce qu’il y a derrière, sont partagés. Pour donner quelques exemples de notions avec une aception générale dans certains milieux et raffinées à échelle individuelle, on peut citer la notion d’amour employée par des chrétiens dans un sens différent des milieux queers ; la notion d’économie, différente entre des experts boursiers et des sociologues de la subsistance ou des paysans ; la notion de sécurité, différente entre la plupart des personnes votant pour le Rassemblement National et des personnes racisées précaires.

Notre objectif est donc, à cet égard, d’adopter, de trouver ou, à défaut, de créer des outils permettant de pallier ce parcellement conceptuel. Nous voulons créer une communauté partageant un vocabulaire, une épistémè [ensemble des concepts et des définitions], et une compréhension commune. Dans cette optique, nous avons adopté un fondement matérialiste pour bâtir cette compréhension. C’est-à-dire que nous avons adopté une approche qui pose comme principe le fait qu’il existe une réalité accessible permettant de construire un langage commun. Autrement dit, nous souhaitons construire ce vivre ensemble autour de l’acceptation d’une réalité partagée. Ces phrases peuvent sembler abstraites ou peut-être évidentes pour certain·es, mais cette approche diffère fondamentalement de nombreux autres projets. Nous expliquons plus en détail ces notions dans le texte/chapitre « Matérialisme et spiritualité ».

Il nous semble donc crucial de créer un contexte et un vivre ensemble qui réussisse à dépasser les embûches du libéralisme — que ce soit son aspect individualiste centré sur soi ou ses autres conséquences sur notre capacité à nous organiser collectivement. À ce stade, nous cherchons donc à créer un contexte de vivre ensemble, autrement dit de convivialité, matérialiste et non libérale.

Concrètement, qu’est-ce que cela implique ?

Cela implique donc de créer une culture comme base pour construire un vécu commun, qui n’exclut pas le vécu individuel. Cette culture doit gérer les intérêts collectifs en incluant ceux des individus qui composent le groupe. Cette culture ne placerait pas pour autant les intérêts individuels au‑dessus de ceux du collectif. Il ne faut évidemment pas effacer les individus mais, au contraire, accepter et soutenir une subjectivité imparfaite, notamment quand le vécu diffère de celui du collectif. Ce n’est donc pas une culture qui cherche à stigmatiser les erreurs, les incompréhensions, ou plus généralement la subjectivité imparfaite individuelle, mais bien une culture qui encourage à les accepter comme inévitables et partie intégrante du vivre ensemble. Une culture qui revendique cette subjectivité imparfaite comme un droit malgré les conséquences qu’elle peut avoir. Autrement dit, une culture qui met en avant la solidarité et le fait de pouvoir compter les un·es sur les autres, notamment quand notre vécu personnel n’est pas aligné avec celui des autres membres.

C’est au sein de cette culture que nous souhaitons adopter ou développer les outils nécessaires aux différents événements inhérents à la vie collective. On peut citer comme exemples l’arrivée ou le départ d’un·e membre, les discussions et les échanges nécessaires aux prises de décision, la gestion des conflits ou la prise en charge d’une personne le nécessitant au sein du groupe. Des outils comme la CNV (Communication Non-Violente), parler “en son je”, ou l’écoute empathique sont des exemples d’outils devenus populaires mais teintés par la culture libérale et non matérialiste. Ceci malgré le fait que beaucoup de ces outils ne sont pas, par essence, libéraux. C’est pour cela que nous souhaitons les réhabiliter pour qu’ils soient compatibles avec le cadre que nous avons fixé et que nous puissions collectivement les utiliser sans les embûches qu’ils peuvent présenter par ailleurs. Comme pour de nombreux aspects sur le lieu, nous essayons de nous appuyer sur une méthodologie minimisant les biais pour déterminer quels outils sont réellement efficaces et quelles embûches ils peuvent contenir.

Conclusion

Pour conclure brièvement, notre objectif est de développer une culture favorisant un vivre ensemble matérialiste et non individualiste. Une convivialité portée sur un vécu commun encourageant un rapport interindividuel centré sur le soin. Ce soin, cette solidarité et ces dynamiques visent à créer un contexte où l’on peut compter les un·es sur les autres, notamment en accommodant le vécu de chacun et de chacune, quel que soit la faillibilité de celui-ci via des outils de convivialité tels que la charte, les réunions, des moyens de gérer les conflits, etc.

Notes